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Le second tirage de La Pouponnière, recueil d’archives de la Saison 4, est enfin disponible pour les contributeurs du site toutes saisons confondues.
Vous avez écrit ou illustré des brèves, écrit des tweets ou participé au Prix Les deux Zeppelins ? Les commandes vous sont ouvertes au tarif de 14€ frais de port inclus pour la France et la Belgique. Il vous faudra pour cela prendre contact avec l’archiviste afin de finaliser la transaction (les2zeppelins[at]free.fr).
Ne tardez pas, à la fin de l’été il sera trop tard !
Plus d’informations sur le recueil par ici.


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#0741.070719

Lorsque l’on parle de faits inexplicables, on pense en fait aux niaiseries habituelles : on emploie des termes que l’on ne pèse pas. C’est ainsi : l’humanité est si haut juchée sur sa fatuité qu’elle ignore qu’elle s’est érigée vers un firmament troglodyte, qu’elle a la tête dans une moisissure fongique l’empêchant d’y voir, de penser et d’entendre.
Ce dont je fus témoin, lors de ce terrible automne 1899, voilà qui fut inexplicable.
Je m’étais laissé aller à cette heureuse humeur mélancolique qui nous gagne lorsque nous nous perdons volontairement dans ces bois aux sentiers camouflés sous les feuilles mortes, le soleil filtrant par les prismes des frondaisons moribondes… Pourtant ce n’était pas une rêverie, ce lieu dans lequel j’évoluais, malgré ce vieillard chauve et seulement vêtu de lourdes chaines passées au cou, était bien réel.
Lorsqu’il me croisa, sans un mot, il mordit sa lèvre inférieure avec sa gencive édentée en tâtant mon cou avant de pester et fouiller les alentours. Interdit, je l’observai faire sans m’inquiéter plus avant. Puis, tout à coup, il saisit mon col en passant près de moi et m’invita avec force jérémiades inarticulées à le suivre.
Par Jésus, patron des fous, jamais on ne pourra concevoir comment fut érigée cette bâtisse composée de lichens, de bois pourris, de mousses diverses, de poussières minérales amalgamées à de la boue. Il était cependant vaste, son asile. Il ouvrit un coffret primitif et en sortit une tête de cerf au crâne duquel ne pendaient que lambeaux et une manière de langue. Il l’interrogea, l’invectiva, le porta à ce qui restait de son oreille, et le jeta à terre avant de le briser à coup de marteau de silex lorsque l’animal voulut lui laper les tympans. Renversant, heurtant, il détruisit tout chez lui, tentant cependant de m’inciter à lui prêter main forte pour trouver, je crois, une tête humaine.
Lorsqu’il se mit à marmonner des imprécations, que des flammes se mirent à flotter dans les airs et que d’émétiques remugles s’échappèrent du sol duquel paraissaient vouloir s’exhumer des choses, je pris la fuite.
Voilà ! Voilà ce qui est inexplicable ! Je n’ai aucune idée de qui il était ni de ce qu’il faisait, comment et pourquoi j’ai été témoin de ces prodiges, quelle en fut la conclusion… Rien. Je ne peux rien expliquer.
S’il vous arrive de discuter, pensez-y, choisissez scrupuleusement vos mots. Et si un mystère vient à poindre dans les idées échangées, n’évoquez l’inexplicable que si ça l’est réellement.

Inexplicable//Francis Thievicz ©

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Deux nègres en livrée nous accueillirent en fendant leur visage d’un grotesque sourire. A l’intérieur, du marbre, des dorures sur carton, du rococo et des tableaux placés avec un effarant dénuement de raison. Une vaste et imposante bibliothèque permettait de prendre la mesure de l’esprit des propriétaires ; s’y côtoyaient de ces livres reliés achetés au kilo pour leur dos luxueux, d’ineptes encyclopédies et de petites dédicaces du pape, de Freud, des signatures d’artistes futuristes italiens et russes, et même un faux manuscrit de Rousseau ainsi que le portrait d’un homme se nommant Shakepear (je recopie à la lettre). Tout ici respirait une fastueuse médiocrité qui m’aurait, en d’autres circonstances, fait hurler ou craquer une allumette salvatrice. 
Nous installâmes nos candélabres, la table et les chaises, ainsi que les encensoirs.  
Lorsque la nuit tomba, le couple entra précédé des deux nègres dénudés, une grande croix blanche marquée à la craie sur leur torse. Le mari, sans piper mot, prit place en nous ignorant, m’obligeant à tirer la chaise de la chose neurasthénique et ridée lui faisant office d’épouse. 
Tout se passa ainsi que nous nous y attendions : les esprits répondirent à leurs questions, les flammes battirent des rythmes assez éloquents pour que les nègres s’enfuissent, la table tourna, des objets se renversèrent.
 » Vous êtes ventriloque ! tonna l’homme jusqu’ici circonspect. Vous usez de fils diablement solides mais invisibles. Vos mécaniques sont si bien huilées que nous ne les avons même pas entendues grincer. Bravo. Chérie, applaudissez ces escrocs. 
— Bravo, reprit l’épouse en battant des mains avec léthargie.  
— 1000 £ et vous me laissez tout ce bazar et le droit d’en user à ma guise, proposa le maître des lieux.  » 
Nous conclûmes le marché, comme je l’avais prévu. 
Ils m’ont proposé 2000 £ pour reprendre mes accessoires et autant pour conjurer la malédiction dont leur propriété est désormais affligée. Je ne suis pas dans le besoin, j’ai refusé : qu’ils aillent se payer un esprit critique un peu plus valable et la réédition d’un bon vieux grimoire médiéval !

Malédiction de foire//Francis Thievicz ©