#0752.130521

« Bien le bonjour, jeune homme. Je souhaiterais goûter vos fameuses kafkahuètes. Mettez m’en un cornet, voulez-vous ?
– T’à fait m’sieur. Voulez quel parfum ? 
– On ne m’avait pas dit qu’il y en avait plusieurs… lequel me conseillez-vous ? 
– C’est que j’sais pas trop, m’sieur. Moi j’aime bien scarabée, attendu que ça croustille. Mais punaise de lit est plus piquant, si on n’est pas enclin aux allergies. 
– Eh bien je vous prendrai un mélange, si cela vous agrée. 
– Pour sûr, m’sieur ! Salé ou sucré ? »

Kafkahuète//Sylvain-René de la Verdière ©
d’après un titre de Milton Jumbee
Photographie//Lewis Hine

#0751.120521

« Vous ne me ferez pas croire, amiko mia, que ces ouvrages sont d’un intérêt notable. 
– Et pourquoi ne le seraient-il pas ? 
– C’est qu’ils fleurent l’antique à plein nez ! Ne sentez-vous pas cette entropie qui les ronge ? Ne voyez-vous pas que poussière et humidité cohabitent au plus profond de leurs fibres ? De quel atavisme obscène sont-ils frappés ? Je vous le demande ! 
– Eh bien, mon cher… que vous arrive-t-il ? Souhaitez-vous que nous n’embarquions plus que des nouveau-nés aux derrières luisants et à l’encre fraîche ? Vous qui, il y a peu, refusiez de visionner un kinétoscope sous prétexte de modernisme électrique ! Eh bien sachez que cette biblomobile fait vivre ces ouvrages, qu’elle endigue cette entropie que vous évoquez bien maladroitement. Car chacun d’entre eux est tout ce qu’il y a de plus vivant, chacun renferme une histoire autre que la raconterie qui noircit ses pages, une histoire que vos jeunets n’ont pas entamée et dont peut-être, au détour d’une page, un collembole daignera vous entretenir. 
– Oh ! Vi pravas, mon cher, je crois que je commence à comprendre… »

Du mûrissement des opuscules//Sylvain-René de la Verdière ©

#0750.070521

Je n’ai jamais su qui elle était, mais toutes les nuits, du printemps jusqu’à l’automne, elle apparaissait à l’orée des bois, traversait la plaine en ramassant des brassées de fleurs des champs et se recueillait sous la lune, au bord du lac, en tissant les tiges avant de les noyer dans les eaux.
Quelque chose m’empêcha de troubler ses pèlerinages secrets et de souiller de ma présence ces tableaux nocturnes qu’elle répétait pieusement. 
Lorsqu’elle cessa de combler les étoiles de ses rites, j’osai examiner les lieux de ses recueillements, chérissant le tronc où elle s’asseyait, vénérant le sentier qui aura eu l’heur de recevoir la caresse de ses pas, envieux des oiseaux qui auront pu chanter pour elle, jalouse de l’onde sur laquelle elle se penchait avec tant de délicatesse. 
Ce fut au crépuscule froid et clair qu’elle avait cessé de paraître, et, dans l’eau gelée de la rive, je remarquai d’étranges couleurs. C’était une manière de cadre floral, plongeant dans les abîmes, figé dans la glace qui, tout au long de l’hiver, ne relâcha son emprise sur l’œuvre de la mystérieuse. 
Quand la couche fut assez épaisse pour me supporter, je glissai jusqu’au-dessus et vis sa robe blanche, comme suspendue en un abstrait éther, profondément noyée sous les couronnes de pétales, et son visage qui, sous certains reflets de la lune hivernale, laissait deviner quelques subtils traits taillés dans un marbre diaphane.
À chaque instant, mes pensées inclinaient vers elle. Je la croyais morte, captive des supplices du frimas, mais je ne violai pas sa sainte sépulture pour les porter en quelque crypte où la vénérer. Puis me vint l’idée que quelque magie avait ici cours, que son image, à force de s’être penchée sur la surface, en avait marqué la matière. Mais au fur et à mesure que le printemps libéra son étreinte froide, la glace se craquela, et l’image commença à se dissoudre. 
Un reflet, c’était un reflet dans cet éphémère miroir. Un reflet qui, bientôt, s’en irait mourir dans l’anonymat du limon, un reflet sur lequel je me penchai tout juste, de peur que mon souffle ne l’altérât, une image enchâssée dans son écrin de cristal et de flores.
J’ai tressé des ronces et des digitales. Chaque nuit les étoiles peuvent voir ma silhouette prier sur la rive et déposer une gerbe au même endroit. Bientôt moi aussi je n’aurai en ce monde qu’un reflet dans un caveau de pourritures suspendues.

Anima – Nyx//Anonyme ©

#0749.160520

Comment vous décrire cet ouvrage autrement que comme une inconcevable somme de cryptiques assemblages de propos hermétiques et de sentences occultes ? Il ne frappe l’esprit qu’au moment de sa lecture, évoque des visions crépusculaires, d’éthérés eschatos horriblement enchantés, de subtiles démesures cosmiques… Mais ces pénétrations transcendantes demeurent aussi absolues que fugaces, dissoutes sitôt les yeux dégagés des arabesques formées par les phrases incompréhensibles par l’entendement commun.
J’ai tenté de m’en procurer un fac-similé, ai consulté les registres des plus réputées bibliothèques privées ou publiques, hélas ! en vain.
Ma tentative de vol se solda par un cuisant échec m’obligeant, par la suite, à me teindre les cheveux, raser ma barbe et me grimer d’une telle manière que je pus ne pas me faire reconnaître lorsque je venais assouvir les impériosités de ma passion.
Si seulement je pouvais, une journée seulement, me soustraire à ses charmes et, avec la froideur du moine copiste illettré, reproduire les runes chéries plutôt que me laisser distraire et préférer la jouissance hédoniste de l’instant éphémère…
Ô combien ces pages d’ivoire (ivoire ou nacrées ?) constellées de ces ensorcelés sceaux vermeils et mauves (ou noir, ou turquoise ?) m’appellent ! Je les connais, je peux les voir danser devant moi cependant que je les décris, ces puissants poèmes des deux premières pages formant autant de pentacles (ou sont-ce des octogrammes ?), je peux les reproduire. Oui je le peux, et je vais le faire, si du moins je pouvais me souvenir des symboles cunéiformes… des runes hongroises ? ou étaient-ce des hiéroglyphes ? Pourtant je sais que… Non, du copte ancien ; non au début mais bien au contraire sur les pages centrales, en papyrus jauni et encre de seiche : deux cercles vert émeraude sur fond charbon gratté, un double poème en futhrak d’un côté et glagolitique de l’autre, mais lisible par toute personne maîtrisant le latin. Oui, c’est cela, exactement, une lemniscate en araméen dans laquelle s’inscrivent deux tankas formant les runes Isa et Sowilo. A moins que… Pourtant je sais, pour les avoir parcourus des centaines de fois…

Dissolvere//Francis Thievicz ©

#0748.090420

Se répand depuis un certain temps la toile d’un intolérable négationnisme tissé par quelques araignées ne cessant de prendre dans leurs pièges ces insectes dépourvus de libre arbitre ou de pensée propre, des moucherons sans dessein ni but, trop heureux d’avoir trouvé place sur ce tissu gluant. Qu’il soit enfin admis, une fois pour toute, que les grands de ce monde ne sont pas innocents de ce que la doxa qualifie de crimes à défaut d’en entendre la dimension bienveillante : Vlad Tepes a bel et bien dîné à l’ombre de pals dressés en véritables forêts, Gilles de Rais n’a pas épargné ses peines pour s’accoquiner à Baron, et, surtout, l’immense Erzsébet Bathoryova s’est baignée dans le sang d’un nombre de vierges sous-estimé même par les plus extravagantes estimations. 
L’œuvre de la comtesse n’a cessé, de son vivant à nos jours, de sombrer vers les limbes les plus prosaïques en même temps que les époques inclinaient aux abîmes de la vulgarité, jusqu’à passer pour une féministe ayant vécu en une époque que l’on ne connaît plus à force de l’avoir fantasmée et rationnalisée par induction et déformée par le prisme de nos myopies. 
De la goétie, il en fut plus ou moins question, mais surtout de gnosticisme, de blasphème envers la perfidie du démiurge aigre et mauvais. 
L’œuvre de beauté de cet ange sublime n’était pas seulement esthétique – contrairement à ce que l’on a essayé de prétendre avec succès auprès d’un public plébéien et superficiel avide de ce genre de niaiseries – mais avant tout l’appropriation de la pureté virginale, une virginité pas seulement concupiscente mais aussi existentielle. Il n’y était pas seulement question de récolte de sang mais surtout de mise à mort, d’épargner la chute hors des firmaments infantiles, de faire obstacle à la souillure filtrant au fil de l’âge jusqu’aux essentielles intériorités, d’héberger la préciosité de ces âmes vacillant au bord des vicieux précipices de la damnation. 
Des historiens poseurs et des écrivaillons ont créé des monstres en lieu et place de héros pour mieux glorifier la banale bassesse de l’hédonisme populaire, pour mieux diaboliser la fantaisie, le rêve et la charité. Où l’on hume le charnier, où l’on flaire le massacre, où l’on peut se délecter de champs mortuaires, on peut sans effort trouver trace d’un bienfaiteur. 
Tranchez des veines, versez deux litres de sang de vierge dans une bassine, et observez dans l’onde vermeille, vous verrez que je dis vrai !  

Inno a Bathoryova//Francis Thievicz ©

#0747.080420

Vous me condamnez car votre âme est percluse de prosaïsme et inapte à se dépêtrer de certaines morales sclérosant votre imagination. Parce que vous avez ployé face aux idoles de l’hédonisme, vous vous figurez  le sol être votre firmament cependant que vous êtes simplement des bossus prostitués aux insuffisantes finitudes de ces pâles divinités.
J’en suis arrivé où j’en suis alors que j’étais moi aussi une tête de bétail dans votre troupeau, de ces raclures de moisissure écumant sur l’océan de fanges croupies, de ces laborieux fiers de leur servilité offerte sur les autels de l’honneur, de la famille, de la société et de la bravoure. Mais, parfois, quelques idées me passaient dans le kyste trônant au-dessus du cou, surtout quand je regardais ces gamins s’usant l’enfance à l’usine ; ainsi, lorsque l’un d’eux fut pris dans le ruban d’une machinerie, je saisis un outil contondant et, au lieu de couper le piège pour dépêtrer celui qui, après cela, serait resté prisonnier de sa misérable vie, je tranchai sa gorge. 
On me félicita pour avoir tenté de sauver le môme car on dévoya mon acte philosophique en tentative de perpétuer l’esclavage et la misère du bambin. Mais je n’ai pas seulement tenté : je l’ai effectivement sauvé en l’envoyant à la tombe ! Et je me suis sauvé moi aussi, car le soir même je fus la proie de rêves merveilleux, voyageant dans de mirifiques immensités, visitant d’ineffables architectures musicales, hantant des landes de frénétiques éblouissements, dansant dans d’indicibles nébuleuses avec des étoiles dont nul ne saurait esquisser les lascifs atours ni les charmes éthérés.
A Paris, je trouvai une horde anarchiste à laquelle m’affilier pour libérer des policiers et des bourgeois ; aussi m’accoquinai-je aux Boulangistes, aux Apaches et à d’autres gangs ainsi qu’à divers troupeaux du même acabit ; j’étais malfaisant à tel point qu’un temps je fus même gardien de la paix. Chaque rossée, chaque bastonnade, chaque molestation, chaque vitriolage, chaque meurtre était une manière de libération, un cantique aux limbes au-delà du cosmos, des louanges aux déités qui n’ont jamais régné que sur des empires oniriques, des prières aux dieux intérieurs à soi, des dévotions aux délices éthérés du songe, des liqueurs portées au calice du Sublime. 
Bientôt, oh oui, bientôt j’aurai ma parfaite et absolue rétribution. Agitez vos chaînes et vos promesses de bagne, aiguisez vos lames de guillotine ; ici, dans ce petit crâne, je prendrai retraite pour être libre pour toujours. 

Dernières déclarations de l’accusé avant le meurtre de ses codétenus et sa disparition//Francis Thievicz ©

#0746.070420

Parce qu’il avait échangé quelques vertigineuses pensées avec un ami poète dont le dessein était d’ouvrager quelque chose de sublime, de magistral, de suprême, de radicalement ennemie à la création du démiurge de notre fade univers, il s’était décidé à imiter son camarade selon ses propres domaines de compétences, à savoir la musique. 
Bientôt il ne reçut plus de missive de l’entrepreneur de transcendance littéraire ; alors il sut qu’une nouvelle divinité était née. Fort de cette certitude dans ce monde douteux en lequel le sclérosant scepticisme parait être la seule attitude noble et logique, il s’employa à analyser les mélodies et à agencer toutes les notes étranges et subtiles en harmonies merveilleuses et éthérées, puis il créa quelques périlleux et démesurés accords sur son violon aux mécaniques usées à force de désaccordages et d’expérimentations. Enfin il lui sembla que la partition finale contenait, sinon une impérialité cosmique, au moins une singularité suffisant à blasphémer la réalité ou ouvrir quelque onirique voie. 
Des quelques représentations qu’il donna, il ne vit nul spectateur s’abîmer dans la démence, nulle élégante s’écorcher le visage en proie à quelque vérité absolue, aucune forme d’annihilation de l’outrage existentiel, pas la moindre lueur noire s’illuminer dans l’œil grégaire de ceux qui néanmoins applaudissaient longtemps lorsque l’archet cessait de frotter les cordes. 
Incertain, il décida d’ôter la cire et le coton dont il avait, par précaution, enduit ses oreilles, et joua sa partition pour lui-même, découvrant avec émerveillement les prouesses et les audaces dont il était l’auteur. 
Du poète nous savons qu’il avait fait quelques lectures publiques sans produire davantage d’effet dans l’assistance que son homologue musicien ; pourtant on retrouva sa misérable mansarde enduite de sa substance biologique répandue sur chaque parcelle de ses murs et de son plafond, comme s’il s’était libéré de quelque explosif intérieur. Quant à notre violeur de silence, il n’en est pas allé autrement. J’ai moi-même vérifié : dans le public nul auditeur n’était sourd, seulement n’écoutaient-ils que d’une oreille distraite, tout accaparés qu’ils étaient par leur félicité d’avoir trouvé de quoi se distraire de leur désœuvrement avec la prétention de veaux impotents tétant à la mamelle de cette vache malingre et inutile de culture.

Une œuvre cosmique mène un bon auditeur à l’annihilation//Francis Thievicz ©

#0745.050220

Il y eut un temps où les âmes hardies défiaient les cieux et gravissaient les altitudes divines, gagnant les étoiles pour contempler les au-delàs, et, candides audacieux, vaciller au bord du vide sans crainte de chavirer et s’écraser sur un sol profane pour y moisir de toute leur éternité. Dans leurs angéliques dépouilles croupissaient des songes dont se délectait une peuplade insulaire oubliée du soleil et de la lune, une espèce de canidés imberbes aboyant entre le néant et l’absolu où même les vagues et les mirages n’osent s’échouer, une civilisation adorant les galaxies, les nébuleuses et tout ce qui gire au-dessus des crânes tatoués aux effigies de constellations exotiques. 
Mais les braves se sont faits aussi rares que les âmes : tout ce qui se mouvait n’hébergeait plus nécessairement d’esprit, et tout ce qui était esprit était las et conquis par les dieux, dominé par les lois et le temps. Ainsi pourrirent les rêveurs dont on ne trouve les restes que mêlés aux laves de failles océaniques inutiles et dont seules quelques effluves d’un parfum inconnu se laissent flairer lorsque l’on s’abandonne aux solitudes maritimes les plus fatales.

//Anonyme ©

#0744.080120

Certains prétendent que c’était un chêne aussi vieux qu’Yggdrasill, d’autres que c’était le plus grand orme que la terre pouvait porter sans chavirer. Toujours est-il que les gravures, aussi nombreuses et précises soient-elles, les contes autochtones, ni les divers témoignages ne s’accordent à propos de son essence ; même ses feuilles séchées ou celles qui ont servi à produire des bas-reliefs sur les tomettes de la place du temple ne permettent d’émettre la moindre affirmation définitive. 
Sa plus ancienne mention remonte à l’époque romaine, lorsqu’un viaduc fut dressé non loin entre deux collines et qu’on grava à sa base des formes sylvestres en son honneur. 
De tous temps on s’y pendit, que ce fut par sens du sacrifice, par bravade à la maladie, par refus de vieillir ou par dévotion. Les corps y étaient laissés à moisir, à se vider et à se dessécher. Certains, correctement accrochés, étaient absorbés par la croissance végétale, d’autres croupissaient à ses pieds, trouvant dans ses racines une sépulture qui devait trouver un sens cosmique pour que nul qui y soit inhumé ne trouvât de raison de revenir en fantôme.

//Anonyme ©

#0743.220919

« Owen, pouvez-vous me dire combien de temps vient de s’écouler, s’il vous plaît ?
— Un peu moins de vingt-cinq minutes, Trevor.
— Bon, je crains que ce pari stupide vienne de mettre fin à la lignée des Wood. Pauvre Pierce… pour un alcoolique, finir les poumons remplis d’eau… Allons, c’est l’heure du thé Messieurs, ne traînons pas. »

//Milton Jumbee ©