#0724.180918

Sous les pierres levées il n’y avait rien, mais à l’intérieur, lorsqu’elles se sont brisées… A l’intérieur : de sardoniques et placides lumières qui vous poissaient, des lumières dont vous ne pouviez vous débarrasser et qui vous collaient à l’âme.
Ils ne meurent pas. La vie n’est qu’un jeu pour eux, seulement une péripétie, un hoquet du chaos, une escarbille d’éon, eux pour lesquels le temps n’est qu’un anodin éclat.
Nous ne les avons pas tirés de leurs transes, de leurs voyages, de l’une de leurs existences. Ils sont pareils à des dieux placés devant des miroirs fragmentés, myriades sont leurs reflets, légion sont leurs incarnations, nuées sont les songes qu’ils produisent et dont ils naissent.
C’est l’un de leurs atomes que nous avons brisé, seulement la pâle lueur d’éblouissants néants fertiles.
Un seul de leur atome, sans pouvoir, sans venimosité, seulement sa monumentale vérité broyant toute forme de conscience. Seulement l’atome de l’un d’eux !
Nous n’avons qu’entrevu leurs monumentales dimensions, à peine aperçu leurs danses sur les reliefs au-delà du cosmos, et cela suffit à brûler nos âmes sur un nauséeux bûcher ; nous avons instinctivement fui sitôt les gluantes iridescences jaillissant des monolithes brisés, nous n’avons deviné que par les ombres projetées, mais ce furent des siècles et des siècles qui nous abîmèrent sous leurs suprêmes démesures, des savoirs éphémères mais infinis qui ont tendu la substance de nos esprits jusqu’à les déformer. Comprenez-vous ?
Parmi nous il y en eut pour s’arracher les yeux, d’autres pour claquer des dents jusqu’à se les briser, un autre usa de la barre qui nous servit de levier pour se percer la cage thoracique en hululant des cantiques aux ineffables impiétés.
En songe, lorsque ma volonté ne contraint plus ce qui infuse désormais en moi, je les revois, ces couloirs pareils à des crevasses aux parois plus hautes que le firmament, je les parcours sous les nébuleuses que sont leurs gestes, sous les vastes structures cosmiques que sont leurs voix.
Après cela on ne décèle que ténèbres en notre monde, on se dévore les lèvres lorsque l’on entend quiconque se targuer d’érudition, on expire de spleenétiques haleines en songeant à l’impossibilité d’avoir tout apex sous soi désormais, de seulement prétendre vivre et de n’avoir à admirer qu’en un impénétrable ailleurs.

Lucifuges 1//Vid Nichtakovitch Toth ©

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#0723.090918

« J’ai fait un sacré drôle de rêve : le cosmos y était infini, ponctué de zones vides séparant des univers plus ou moins autonomes ; mais l’espace n’avait véritablement pas de fin. Je m’y déplaçais en pensée, visitant tous ces mondes et me rendis compte que la nature infinie de la matière induisait que tout ce qui avait une probabilité infime ou douteuse avait, de fait, une réalité. Ainsi trouvai-je des univers exactement pareils au nôtre, ainsi en visitai-je seulement constitués de cartes à jouer ainsi formées par le hasard des molécules assemblées, ainsi en entendis-je de purs sons doués de pensées, ainsi en rencontrai-je dans lesquels les lois de la physique permettaient d’en corrompre d’autres.
– Et ainsi d’expliquer l’existence de phénomènes surnaturels autour de nous.
– Oui, et non. Là n’est pas le propos. Le fait est que, rendez-vous compte, l’infini signifie réellement que tout ce qui est envisageable, pourvu que l’on aille assez loin dans l’enchevêtrement de tout ce qui existe, est un fait réel. C’est vertigineux, effroyable, merveilleux ; rendez-vous vraiment compte !
– Je me rends surtout compte que vous être sous le choc de la découverte de ce que signifie cette notion d’infini que tout le monde manie mais que nul n’appréhende véritablement.
– Certes, mais moi j’ai enfin compris.
– Vous n’avez rien compris ! On vous a manipulé.
– Mais non ! Je vous affirme que l’infini, pourvu qu’il ne soit pas uniforme, signifie que tout ce qui a une probabilité a une existence. Je vais derechef me mettre à la mise en équation et en argumentation de cette découverte.
– Cette prétendue découverte n’en est pas une ! Que croyez-vous, que vous êtes le premier à vous être fait la remarque ? Vous n’avez pas les capacités de développer l’idée de manière cohérente et parfaitement argumentée.
– Et pourquoi donc ?
– Parce que je viens d’écraser entre mes doigts cette petite espèce inconnue que j’avais placée sur votre nuque hier soir pour en étudier les effets.
– Mais cela n’a rien à voir, je… je… Oh, et puis vous avez raison, je perdrais mon temps. »

La tique muse//Francis Thievicz ©

prix#2017.4

Mention spéciale du jury

SVENSKA EXPRESS: UNE BRÈVE SUÉDOISE, Kalvine Antoine

Au sud de notre beau pays, dans la petite ville d’Ystad, bien connue pour son héros de fiction, le commissaire Wallander, ainsi que pour son concours annuel de sprint en sabots à travers les champs de blé, on nous informe d’un événement surprenant au sein de la communauté des éleveurs bovins. En effet, une vache appartenant à Lindberg Sandström, 53 ans, elle-même âgée d’une douzaine d’années, aurait mis bas un petit ressemblant en tous points à un œuf.

Des spécialistes de phénomènes reproductifs inexplicables, tous de renommée internationale, se sont pressés vers Ystad, occasionnant un surplus de voyageurs sur la ligne de train de Malmö qui aura rudement éprouvé les employés des chemins de fer : situation de crise qui nous rappelle l’accident du camion de glaces à l’italienne sur le passage à niveau de Vik en 1995.

L’assemblée d’experts s’est penchée attentivement sur l’œuf produit par la vache de Lindberg Sandström, Kanel, et en a conclu qu’il s’agissait d’un œuf de cygne, à ceci près que d’étranges vibrations et mugissements émanent de la coquille. L’un des spécialistes, qui préfère garder l’anonymat, a avancé l’hypothèse que la proximité des vaches de Sandström avec les cygnes au bord de notre douce mer Baltique, si peu salée, aurait pu amener un rapprochement hasardeux entre les deux espèces. Un autre spécialiste, en vif désaccord, a jeté son calepin au visage du premier en affirmant que c’était là de toute évidence non pas une hybridation incongrue, mais une naissance immaculée miraculeuse annoncée par le prophète que certains appellent le Nouveau Lohengrin.

Cependant, nous apprenons en écrivant ces lignes que l’œuf de Kanel s’est craquelé il y a quelques heures et qu’une lumière inquiétante s’échappe des fissures. Notre rédaction formule ses meilleurs vœux de survie à nos lecteurs, étant donné que tout porte à croire que l’œuf s’apprête à libérer le Mangeur de Mondes, et qu’il semble inévitable que nous soyons tous bientôt absorbés par le Néant.

prix2017svenska
Illustration//Pascal Dandois

prix#2017.3

Prix Steamaker

SCINCO, Pierre Celka

Le train s’immobilisa dans un vacarme de fer et de vapeur.
Scinco découvrait la grande ville pour la première fois. Il avait quitté sa ferme afin de rencontrer le plus grand négociant en viande du continent. Il lui faudrait convaincre mais surtout signer la vente s’il voulait sauver son exploitation. L’homme-lézard sortit sa montre à gousset de sa redingote. Elle s’était encore arrêtée. Il tira sur son col de chemise qui démangeait ses écailles… comme si c’était le bon moment pour une mue !
Être endimanché lui semblait ridicule mais cela faisait « plus sérieux » : un copain de la coopérative lui avait prêté redingote, veston, lavallière et bottine à boutons. Les rues vivaient au rythme des engins à condensation, des chaudières, des fumées et des structures de fer boulonnées. Des véhicules se croisaient, crachant leurs nuages de vapeur qui enveloppaient les badauds reptiliens à hauts-de-forme.
Les bureaux de l’empire de la boucherie se trouvaient dans les anciennes halles. Sous la poutrelle de l’entrée, Scinco se présenta à un kiosque mécanique qui anima aussitôt ses engrenages d’étain:
— Puis-je vous aider ?
— J’ai rendez-vous avec monsieur Kingii.
— Premier étage, bureau quatorze.
Kingii attendait, fondu dans son costume trois pièces et dans son fauteuil de cuir beige :
— Scinco, comment vont les affaires ? siffla le lézard à collerette.
— Ça va.
— Gagnons du temps : combien de bêtes ? Sur combien de temps ? Pour combien ?
— Je peux aller jusqu’à deux cents têtes par an et pour cinquante couronnes la tête.
— Quarante !
— Quarante-cinq !
— Conclu !
Scinco reprit le train en sens inverse, observant une dernière fois le balai des engins à vapeur et des hommes-lézards de ville qui possédaient, eux, des montres à gousset qui fonctionnaient.
Il avait sauvé son exploitation, son élevage, et cela n’avait pas été si compliqué.
Quelle chance que le cours du prix du kilo de viande humaine soit remonté aussi haut !

prix2017scincoIllustration//Pascal Dandois

prix#2017.2

Prix Émilien Lépingle

LE SACRE DU PRINTEMPS, Alice de Castellanè

Le sol vibre sous les pas ramassés des danseurs. Les feuilles tremblent, mes oreilles bourdonnent. Le tonnerre des bombos anesthésie les sensations. Les hommes ne font qu’un, lancent leur puissant message aux cieux.
Je me présente à eux, revêtue d’un voile translucide. Leurs cris sauvages m’accueillent, entre espoir et terreur. Les percussions s’emballent, leurs danses se font possédées. J’élève les bras, provoquant devant leurs yeux un déluge de mille prismes. La chorégraphie s’affole, les pieds s’enchevêtrent, se heurtent. Les sons crissent, affluent vers les aigus. Je m’avance, lumière crue. Dans mon sillage, des hommes se pétrifient. D’autres s’enfuient, abandonnant derrière eux instruments de musique et de torture.
Le bûcher rougeoie, fume et mon corps n’est que charbon. Le sacrifice a été vain. Je n’apporte ni le soleil ni la pluie, promesses de moisson féconde. Je ne suis pas la messagère des dieux tant espérée. Juste un miroir d’épouvante qui reflète leur propre noirceur hideuse. Une vision d’enfer qui hantera leurs jours et leurs nuits, qui les poursuivra, de père en fils, jusqu’à la vingtième génération.

prix2017printemps
Illustration//Pascal Dandois