#0739.100519

J’ai laissé derrière moi les corps des créatures qui furent mes coéquipiers, gisant dans leurs sécrétions toxiques. Les salamandridés qui nous ont abordés sont passés devant la salle de commandes sans détecter ma présence. J’ai profité de l’aubaine pour me glisser dans la coursive et me dirige à présent vers le sas d’extraction, dans l’espoir d’emprunter une chaloupe spatiale. C’est ma dernière chance de m’extraire de la station et d’ainsi échapper à la terrible menace qu’elle renferme. 
Après quelques minutes de progression dans le dédale de galeries, une série de rugissements résonne derrière-moi, puis les tubes lumineux qui baignent les couloirs de leur lumière blafarde s’éteignent subitement. Retrouver le sas dans l’obscurité ne sera pas une mince affaire. Je poursuis mon avancée à tâtons mais je sens que les créatures se rapprochent dans mon dos. Leur odeur de fiel agresse mes narines malgré mon respirateur, leurs pas se précipitent à ma poursuite lorsque j’aperçois à quelques mètres le halo bleuté indiquant l’entrée du sas d’extraction. Les grognements sont si près que je crains de ne pas parvenir à la chaloupe à temps. Dans un dernier élan de désespoir je cours à l’aveugle en direction de la lumière. Le volet s’écarte à mon approche, à l’instant même où le souffle brûlant d’une salamandre embrase ma nuque. Enfin, je franchis l’ouverture du sas et le volet se referme sur mon poursuivant avant qu’il ne me saisisse. Ce dernier émet un sifflement nauséeux et cogne le battant de plastacier avec une force inimaginable, mais il est trop tard. Je suis à l’abri.  
Décidé à ne pas perdre de temps, je prends place dans une chaloupe spatiale et enclenche le programme de sauvetage. Je regarde l’espace apparaître devant moi quand le débarcadère bascule pour laisser la voie libre à mon esquif. Ce n’est qu’en actionnant la manœuvre de libération de la chaloupe que je prends conscience que ma fuite était vaine, car lorsque la navette s’élance dans le vide et que je me libère de mon respirateur, je sens suinter quelque chose à la base de mon cou. Un regard circulaire à la recherche d’un reflet met définitivement fin au doute. 
Je suis l’un des leurs désormais.

Extraction//Sylvain R:é ©

#0738.040519

Je me tapis derrière le panneau de commandes. La station spatiale a été abordée par un vaisseau d’origine inconnue alors que nous étions sur le point d’atteindre un cargo à la dérive. La vigie pensait avoir réussi à l’identifier comme étant le navire perdu corps et biens lors d’une mission de reconnaissance aux abords du planétoïde Σ1.7. Je ne sais pas quelles entités ont pénétré dans la station, mais les cris de l’équipage et les tirs d’armes soniques ne me laissent que peu de doutes quant à leurs intentions. 
Maintenant que les combats ont cessé, j’entends le craquement des dalles de plastacier, je ressens les vibrations sourdes des pas de créatures gigantesques alors qu’elles approchent inlassablement de la salle de commandement. 
Je suis armé d’une grenade sonique, ultime chance de survie. Les brigades d’intervention, prévenues par le domo dès l’intrusion, sont hors de portée. 
Alors que le volet bascule et libère l’accès à mon refuge, je presse le déclencheur de la grenade tout en veillant à couvrir le capteur de sécurité de la paume de ma main. J’aperçois, entre les consoles, les silhouettes d’une demi-douzaine d’aliens colossaux. Il est temps d’agir. 
Je lance mon projectile par-dessus le panneau de commandes et me plaque au sol, les mains sur la tête, en espérant que les consoles me protégeront de l’onde sonique. 
Le bruit est assourdissant. 
Quand je me relève, j’ai du mal à retrouver mon équilibre. Un sifflement me fore l’intérieur du crâne. Les pirates gisent sur le sol, inanimés. Je m’approche pour tenter une identification des créatures. Sans succès. Ce sont sept humanoïdes revêtus de scaphandres de combat, ce qui explique leur stature imposante. Leur épiderme est tacheté à la manière des salamandres. Une substance nauséabonde suinte de leur cou, de ce qui semble s’apparenter à des glandes parotoïdes. Je branche mon respirateur et m’apprête à quitter la pièce lorsque j’aperçois l’écusson imprimé sur l’un des scaphandres. Le même que celui qui orne ma combinaison. Dessous figure un nom : celui de mon lieutenant. 
Le choc de cette découverte, allié aux effets de la grenade, m’impose de poser un genou à terre. Les feulements qui approchent dans la coursive achèvent de me faire réaliser ce qui m’arrive. Je viens d’anéantir l’équipage, et le sort qui m’attend me terrifie.

Intrusion//Sylvain R:é ©

#0737.180419

Viendez pas z’à mon enterr’ment
Pas la pein’ de vous déranger
Pass’que du bas de mon néant
Trompette où résonne mon glas
J’en suis sûr que j’vous verrai pas
Pis ma viand’ vaudra plus un pet

Viendez pas z’à mon enterr’ment
Si par malheur j’vous y voyais
Ça risquerait de m’fout’ des r’grets
Des r’mords jusqu’au bout d’mon néant
Trompette où résonne mon glas
A l’enterr’ment viendez-y pas

Mais fait’ moi mort de mon vivant
Passez-moi pour mort entièr’ment
Avant d’pas viendr’ à l’enterr’ment

Viendez pas z’à mon enterr’ment//Pascal Dandois ©

#0736.060419

« Courage, vous aurez toujours l’ami que je suis. »
Vaines paroles adressées au condamné porté en offrande vers le gouffre sacrificiel.  
« Est-ce donc au bon dieu que ma vie est offerte ?  
— Il n’est ni bon ni mauvais dieu, puisqu’il n’en est aucun.
— Mais alors pourquoi ?
— Parce qu’ainsi va le cours des choses : elles s’effondrent, et nous ne pouvons que les suivre. 
— Absurde ! 
— Absurde… Vous apprendrez la signification de ce mot lorsque vous serez à destination.  
— Où ? Où donc ?  
— En un monde où l’on peut aller partout, au sein d’un espace étriqué où il n’y a plus rien à voir nulle part grâce aux efforts des honorables autochtones. 
— Quel intérêt alors de s’y mouvoir ?  
— Tromper son désœuvrement, brasser son temps afin de ne pas avoir à se faire face, dépenser le fruit de son labeur.  
— Labeur ?  
— Ah ! Vous comprendrez lorsqu’il sera temps. 
— Je peux continuer mon existence ici comme naguère, je n’y dérange personne en restant dans mes intérieurs infinis… Je peux me nourrir de mes propres rêves, m’abreuver à la source des éclats stellaires, je peux me reposer sur l’idéal, je peux discuter avec les songes, je peux m’élever jusqu’à l’éthéré absolu… Et je peux revenir ici à tout moment : qu’il me suffise de sublimer ma volonté et… 
— Silence, ou ce sera le mot fou que, tôt, vous apprendrez. Abandonnez vos valeurs déjà obsolètes.  
— Fou ?  
— N’ayez crainte, je suis avec vous dans cette épreuve et le resterai ensuite.  
— Vraiment ! 
— Non. Je désirais simplement vous enseigner une nouvelle valeur qui vous sera utile avant que vous ne soyez précipité dans un corps. 
— Un corps ? »

Un souvenir qui m’est revenu lors d’un rêve//Francis Thievicz ©