reboot#0005

AVERTISSEMENT

Les deux Zeppelins seront rebootés à partir d’aujourd’hui, premier septembre 2018. L’ensemble des brèves publiées à ce jour seront supprimées petit à petit et constitueront l’éphémère Saison 5.
Il ne vous reste donc plus que quelques jours pour compulser les micronouvelles actuellement en ligne avant qu’elles ne disparaissent.

Nous remercions chaleureusement l’ensemble des auteurs qui ont participé à cette cinquième saison, d’autant qu’elle revêt un statut particulier. D’aucuns auront d’ailleurs constaté que notre appel à texte est clos depuis plusieurs mois.

Quid de la Saison 6, alors ?
Les deux Zeppelins font une escale. Après cinq années, 722 brèves et 8 feuilletons de 45 auteurs et 13 illustrateurs, il est temps de se mettre en chantier.

Parbleu ! Il n’y en aura donc pas ?
En fait si, mais le rythme des publications ne sera pas aussi soutenu. Il nous reste quelques brèves inédites acceptées avant la cloture de l’appel à textes et il est hors de question qu’elles passent à la trappe. Attendez-vous donc à les voir apparaître au compte-gouttes avant fin août 2019. Il se peut également que nous publiions le feuilleton de Sylvain-René de la Verdière intitulé « Le Carnet d’Émilien Lépingle », que nous vous avions annoncé pour cette Saison 5, mais qui est resté au fond des tiroirs.
Aucune réouverture de l’appel à textes n’est prévue, en revanche.

Alors c’est la fin ?
Des Zeppelins tels qu’ils l’ont été depuis 2013, oui. Outre ces textes inédits, notre priorité pour l’année à venir est de nous pencher sur la réalisation des volumes d’archives papier à destination des auteurs, qui ont pris du retard (vraisemblablement 2 volumes pour chacune des Saisons 4 et 5). Ensuite, nous verrons bien. Quelques idées fourmillent ici ou là, mais le chantier n’est pas commencé et ne le sera pas tant que les recueils d’archives n’auront pas vu le jour. Nous continuerons quoi qu’il arrive d’annoncer les parutions de nos auteurs, et nous vous tiendrons informés, ici et sur facebook, de l’avancée des projets.

Rendez-vous, donc, dans un futur indéfini. En attendant, bonne Saison 6 et bonne lecture des textes existant avant qu’ils ne nous quittent.

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série#07SDT.30

Yves 30-La fin

   Où l’on prend congé du Ténébreux

Vint le temps de mourir pour Le Ténébreux. Les batailles, les privations, la nécromancie, la dureté des contrées arides à la terre rouge l’avaient prématurément vieilli. Son ombre errait dans les franges, à la lisière du regard, au moment précis où l’œil perdait le contact, où la périphérie devenait trouble. Il s’était changé en une silhouette tremblante qui émergeait du sol comme une onde de chaleur. Il était seul. Ses pas incertains le menèrent au royaume de Shangar. Ses haillons laissaient entrevoir les muscles desséchés, les tendons qui saillaient tels des cordages sous un taud, tavelé et bruni. Il s’était résolu à en finir au moment où le potentat le découvrit et le fit miraculeusement porter dans son palais. Le Ténébreux était devenu presque aveugle et ne reconnut son hôte que lorsque celui-ci parla. Il avait enfin retrouvé son domestique, un dernier moment de bonheur où il étreignit faiblement le bras de son compagnon. Tous deux avaient accompli un chemin conforme à leurs inclinations. Le Ténébreux avait sombré doucement, le domestique était devenu un usurpateur prospère et aimé. L’ancien maître eut la discrétion de ne rien demander et de mourir dans la nuit de son arrivée. Ses yeux blancs ne regardaient plus rien.
Le potentat de Shangar fit armer une simple barque, y déposa le corps du Ténébreux, et par les canaux, livra l’esquif à la mer. Le monde ne serait plus pareil, il avait déjà changé. Sur le retour, il croisa une barge à vapeur. Son bruit infernal, la fumée dense, voile de deuil dans la voûte du ciel, troublait son chagrin. Il se sentit vieux pour la première fois de son existence. La mélancolie s’installa et ne se dissipa jamais vraiment.
La nouvelle saison s’annonçait. La cité de Shangar ouvrirait bientôt ses portes aux marchands et aux bateleurs. La paix ne restait pas nostalgique. Il regagna ses murs.
Et ce fut ainsi que prit fin l’histoire du Ténébreux, sur une mer couleur de limon, la nuit où Phobos et la Terre entrèrent en conjonction.

Saga du Ténébreux : épisode 30//Yves Letort ©
Illustration//Férid Khalifat ©

série#07SDT.29

Yves 29-La Bâtisse

   Dans lequel on constate que le péril peut se trouver dans la descente

La bâtisse à flanc de montagne semblait se perdre dans les cieux. Elle ne possédait aucune ouverture, ressemblait à un monolithe blanc et lisse qui tranchait sur le fond ocre du relief. Deux cages en osier reposaient à terre, au bout de câbles qui s’évadaient vers les hauteurs. Des badauds rôdaient alentour, mais, à l’évidence, n’étaient pas prêts pour l’ascension. Le Ténébreux et le domestique s’avancèrent en lisière du spectacle :
« Si nous montons dans les cages, nous allons accomplir un interminable voyage dans l’air raréfié, avant la terrasse. Tu seras reçu avec une charmante sollicitude ou jeté du parapet. Si tu es accepté, une exquise urbanité t’accueillera. Cela, c’est le fait du sommet. Il fera froid, puisque nous nous trouverons dans les hauteurs. Tu quitteras le ciel libre pour aborder une suite d’antichambres et de pièces où tout se rendra à ta merci. Des esclaves heureux t’accompagneront dans ta descente. Et puis, tu te montrera exigeant, voire capricieux. Ce qui te constituait une créature sociable se gommera plus ou moins rapidement, selon ton caractère. Tu te transformeras en tyran, ou bien le domestique que tu affectes de paraître — tu le deviendras véritablement. Tu plongeras dans le marigot de ton esprit à mesure que tu descendras les entrailles de la bâtisse des mois durant. Tu feras souffrir autrui, à satisfaire cette soif de pouvoir qui se révèlera dans sa totalité. Et puis tu pâtiras de ne jamais l’étancher. Tu resteras une éternité dans un recoin, à guetter la possession d’autrui, si enviée, quitte à méditer le meurtre. Tu reprendras la descente, si tu as de la chance, ou une conscience. Tu quitteras le masque en cuir épais et tourmenté, le masque d’animal que tu portais toujours depuis ton arrivée là-haut. Tu laisseras le masque sur le seuil avant de t’éloigner. Tu ne rencontreras rien de plus, rien de moins, seulement, de nouveau, ta solitude. »
Ce fut ainsi que Le Ténébreux alla quérir les masques avec l’assentiment du domestique.

Saga du Ténébreux : épisode 29//Yves Letort ©
Illustration//Férid Khalifat ©

série#07SDT.28

Yves 28-Cratère

   Où la tempérance est certes économe, mais bien ennuyeuse

La cité s’étalait dans le cratère, illuminée, bruyante. Le domestique : « Y allons-nous ? »  Il ne le fallait pas, non. Le Ténébreux et son compagnon étaient riches d’une rapine récente. S’il tenait à tout perdre, il lui suffisait de descendre là. Il y dilapiderait son or comme dans un songe. Il aurait affaire à des pillards plus habiles. Voyait-il de nombreuses rues sortir de la ville ? Il n’y en avait qu’une, elle se ramifiait tout de suite en ruelles, comme des veines qui se changeraient en capillaires destinés à irriguer les tripots et les bordels. Chaque porte rejetait le client comme un déchet, qui se perdait aussitôt dans le labyrinthe des allées. Celles-ci avaient des limites mouvantes, chaque heure marquait le temps d’une subtile transformation de sa géographie. Des panneaux disparaissaient, des angles nouveaux apparaissaient et égaraient le jouisseur qui contemplait, de maison en maison, son pécule s’écouler comme le sable des déserts du sud. Au bout de la journée — peut-être de deux, pour les plus riches — ils étaient dépouillés, ceints d’un pagne, dans le dénuement. Certains d’entre eux étaient consignés à la porcherie pour éponger leurs dettes, les autres rejetés au-dehors du cratère, dans un clos où, au réveil, tous se retrouvaient pêle-mêle, sans rien. Ils reviendraient, toutefois, avides de plaisirs.
Le Ténébreux se tut. Il avait découvert le regard en coin de son compagnon. « Soit, je camperai sur cette hauteur et j’exige de garder un quart de ton butin parce que je refuse de te prendre ensuite à ma charge ». Le domestique descendit vers la ville. Il y resta deux jours pleins, perdit presque tout au jeu, en regagna une partie dans quelques bordels, où il faillit être embauché. Le Ténébreux l’attendait au clos…
Ce fut ainsi que le domestique repartit complètement essoré. Un linge frais était déposé sur son front. Allongé sur un brancard tiré par son khâvâl, il souffrait d’une violente gueule de bois, alimentée par les ornières de la route.

Saga du Ténébreux : épisode 28//Yves Letort ©
Illustration//Férid Khalifat ©

série#07SDT.27

Yves 27-La tour de fer

   Dans lequel on vérifie l’inanité d’un retour au passé

La tour de fer s’élevait à vingt-cinq toises au-dessus du sol. Ses parois uniformément oxydées lui conféraient l’allure d’un gigantesque tronc minéralisé. Le Ténébreux et le domestique avaient entrepris son ascension tournoyante dans ses entrailles. Le vent froid s’engouffrait par des ouvertures qui révélaient aussi l’épaisseur des murs de métal, de la largeur d’une main. La montée s’avéra pénible, comme si la disposition de chaque marche, par leur subtile différence de niveau et de profondeur, visait à décourager toute présence en son sommet. Les deux hommes, toutefois, arrivèrent sur la plateforme qui le couronnait. Celle-ci, immense clou planté dans la terre rouge et ocre, n’oscillait pas. D’ici, dans les temps désormais éteints, partaient les grands vaisseaux de lumière vers les pays hors du ciel. Monde défunt : un autre avait pris sa place, avant d’être lui-même renversé. Qui en tenait le comput ? Les hommes vivaient sans mémoire hormis ce qui avait été éprouvé par eux. Le domestique se rappela soudainement son enfance, au pied de la tour, dans le village de terre compacte. Il évoqua, devant son maître, l’envol des créatures de l’Ancien Monde, aux ailes diaphanes, à l’envergure extraordinaire. Il les revit planer avec lenteur et majesté vers l’horizon, se perdre derrière les monts métallifères, comme jadis les imposants vaisseaux transperçaient le ciel. Un jour, cela aussi avait vécu. Les maisons s’érodèrent, après leur abandon. Ne restaient que des moellons. La disparition des grands voiliers, qui venaient se poser au sommet de la tour, ne fut jamais expliquée. Le domestique, parcourant nombre de contrées, recueillit seulement quelques rumeurs sur leur passage dans le ciel. Les créatures volantes partaient pour un lieu qu’il ne put jamais identifier. Il aurait voulu contempler leur tombe, voir la dessiccation des ailes dans le désert, retrouver son enfance.
Ce fut ainsi que des larmes coulèrent sur les joues, maculées de poussière de rouille, du domestique.

Saga du Ténébreux : épisode 27//Yves Letort ©
Illustration//Férid Khalifat ©

série#07SDT.26

Yves 26-La pretresse

   Où « se contenter » ne comporte pas d’acception restrictive

Une fièvre nocturne s’empara du caravansérail. Les détrousseurs, pris au piège, entreprirent de se défendre, à la fois contre les gardes de la prêtresse de T’lan et contre le Ténébreux et son domestique qui avaient découvert la tentative de meurtre. Les deux comparses riaient d’aise en distribuant les coups d’épée ou de gourdin, le sang giclait avec allégresse. C’était devenu une fête joyeuse sous l’éclairage capricieux des torches. On poursuivit lointainement les survivants jusqu’à l’extermination du dernier. Le tenancier du caravansérail fut confondu pour sa complicité et immédiatement pendu. Tout le monde convint, puisque plus personne ne pouvait en défendre l’accès, qu’un pillage en règle de la cave s’imposait. On fit une bombance emplie d’éclats de voix et de rires. Quelques âmes, soi-disant délicates, montèrent des provisions à la prêtresse et à ses suivantes, avec une idée derrière la tête. Ils revinrent bredouilles. Des gardes, sobres, étaient postés aux portes. Le tumulte s’apaisa à la lueur vineuse de l’aube. On se traîna comme on put vers sa couche, le front lourd et le corps endolori par le combat. La grande prêtresse n’était pas une ingrate. Une suivante attendait dans le lit du Ténébreux et du domestique. Elles s’appliquèrent à soulager nos sujets de leurs maux plus immédiats tout en leur prodiguant des soins émollients, et même purgatifs quant à certaines pièces de leur morphologie. Mais cette habileté anatomique venait également d’un choix sacerdotal, à l’imitation de la grande prêtresse qui avait changé de sexe à la prononciation de ses vœux. Cela convint au Ténébreux qui, de toute façon, flaccide au plus fort de l’excitation, s’endormit vite. L’attention, en revanche, obtint l’approbation du domestique qui, en philosophe, s’accommoda fort simplement de ce qu’on lui proposait. Il en tira un bonheur certain.
Ce fut ainsi que nos deux héros firent partie de la suite de la grande prêtresse de T’lan pendant une dizaine de jours, en guise de récompense.

Saga du Ténébreux : épisode 26//Yves Letort ©
Illustration//Férid Khalifat ©