#0725.290918

Il avait cette démarche qu’ont ces individus qui se sont libérés de toute peur et de tout ennui, ces aristocrates de l’esprit ayant transcendé trop de sujets pour encore s’affliger du moindre souci prosaïque. Sa toilette n’était pas plébéienne mais terriblement élimée, davantage usée que s’il l’avait portée un siècle durant. Avec nonchalance il déambulait sur la place en s’arrêtant parfois pour invectiver le soleil ou les cierges mis à brûler dans les niches du mur de l’église.
Si je n’avais dernièrement passé tant d’heures à méditer sur Diogène le chien et ses divines pensées, je crois que la honte de passer mon chemin n’aurait pu endiguer mon envie de fuir celui qui, de toute évidence, était aussi explosif que de la nitroglycérine. Instinctivement, chacun évite ce genre de personnage vraisemblablement livré aux prises de la vésanie ; pourtant, de l’aliénation à la liberté, il n’y a qu’un point de vue.
Je me contentai de le suivre en me portant parfois à son côté, comme son ombre aurait pu le faire si le soleil s’était mis à tournoyer dans le ciel ; et il m’ignora, ainsi que je n’aurais osé l’espérer. Véritablement, il y avait de l’ascète dans ce vagabond cosmique, une puissance se dégageant de cette physionomie décatie et malingre dont on aurait eu peine à donner l’âge. Ses yeux à la cornée lactée toisaient des horizons invisibles et invraisemblables.
Lorsqu’il déboutonna sa chemise j’eus crainte, un instant, d’avoir affaire à un vulgaire fou, mais lorsqu’il tira sur son pantalon en faisant claquer ses bretelles, je n’eus plus de doute. Enchâssé au niveau de son nombril, un majestueux éclat, un squame de lumière primordiale mise à affiner dans quelque repli inconnu de l’univers. Je ne fus pas aveuglé bien que je ne pus plus rien percevoir des choses qui m’entouraient, mais au contraire je vis autour de moi l’espace se nécroser pour tenir dans la main, et sa nature lumineuse se solidifier.
Ma mâchoire s’était affaissée d’ébahissement et le prêcheur n’eut qu’à jeter le monde dans ma bouche avant de s’en aller.
Désormais moi aussi je me moque de l’astre autour duquel nous tournoyons en vain, moi aussi je ricane face aux flammes et aux pâles lueurs, mais je feins encore d’admirer d’ineffables merveilles. Il me faut encore le voir, encore le contempler, ce qui est en moi. Je vais m’ouvrir le ventre et, alors, je serai vraiment transcendant.

Désolé pour le sang : je tends à la transcendance//Francis Thievicz ©

Publicités

#0723.090918

« J’ai fait un sacré drôle de rêve : le cosmos y était infini, ponctué de zones vides séparant des univers plus ou moins autonomes ; mais l’espace n’avait véritablement pas de fin. Je m’y déplaçais en pensée, visitant tous ces mondes et me rendis compte que la nature infinie de la matière induisait que tout ce qui avait une probabilité infime ou douteuse avait, de fait, une réalité. Ainsi trouvai-je des univers exactement pareils au nôtre, ainsi en visitai-je seulement constitués de cartes à jouer ainsi formées par le hasard des molécules assemblées, ainsi en entendis-je de purs sons doués de pensées, ainsi en rencontrai-je dans lesquels les lois de la physique permettaient d’en corrompre d’autres.
– Et ainsi d’expliquer l’existence de phénomènes surnaturels autour de nous.
– Oui, et non. Là n’est pas le propos. Le fait est que, rendez-vous compte, l’infini signifie réellement que tout ce qui est envisageable, pourvu que l’on aille assez loin dans l’enchevêtrement de tout ce qui existe, est un fait réel. C’est vertigineux, effroyable, merveilleux ; rendez-vous vraiment compte !
– Je me rends surtout compte que vous être sous le choc de la découverte de ce que signifie cette notion d’infini que tout le monde manie mais que nul n’appréhende véritablement.
– Certes, mais moi j’ai enfin compris.
– Vous n’avez rien compris ! On vous a manipulé.
– Mais non ! Je vous affirme que l’infini, pourvu qu’il ne soit pas uniforme, signifie que tout ce qui a une probabilité a une existence. Je vais derechef me mettre à la mise en équation et en argumentation de cette découverte.
– Cette prétendue découverte n’en est pas une ! Que croyez-vous, que vous êtes le premier à vous être fait la remarque ? Vous n’avez pas les capacités de développer l’idée de manière cohérente et parfaitement argumentée.
– Et pourquoi donc ?
– Parce que je viens d’écraser entre mes doigts cette petite espèce inconnue que j’avais placée sur votre nuque hier soir pour en étudier les effets.
– Mais cela n’a rien à voir, je… je… Oh, et puis vous avez raison, je perdrais mon temps. »

La tique muse//Francis Thievicz ©

#0631.210518 & série#03DVC.121

De la permutation des êtres et de la libération des rêves
1. Au préalable, on vérifiera que les navigateurs ont été correctement préparés et les navires parfaitement étanchéisés à l’onirium.
2. Les navigateurs devront être étendus sur des matelas de varech psychopompe et chacun muni de son propre micropticon.
3. Le passeur placera le macropticon prismatique au septentrion en l’orientant dans la direction de l’astre de nuit et prononcera la formule consacrée.
4. Une fois la permutation effectuée, le passeur devra faire allégeance aux visiteurs par l’immolation d’un rejeton des cercles.

De Vermis Circulis : fragment cent-vingt-et-unième//Hugues Canetti ©


Nota : En l’absence de date précise à notre disposition pour commémorer la disparition d’Hugues Canetti, voici notre hommage à icelui. Ce fragment « apocryphe » du De Vermis Circulis est paru sur la page documentaire de l’ouvrage le 15 novembre 2017.

prix#2017.4

Mention spéciale du jury

SVENSKA EXPRESS: UNE BRÈVE SUÉDOISE, Kalvine Antoine

Au sud de notre beau pays, dans la petite ville d’Ystad, bien connue pour son héros de fiction, le commissaire Wallander, ainsi que pour son concours annuel de sprint en sabots à travers les champs de blé, on nous informe d’un événement surprenant au sein de la communauté des éleveurs bovins. En effet, une vache appartenant à Lindberg Sandström, 53 ans, elle-même âgée d’une douzaine d’années, aurait mis bas un petit ressemblant en tous points à un œuf.

Des spécialistes de phénomènes reproductifs inexplicables, tous de renommée internationale, se sont pressés vers Ystad, occasionnant un surplus de voyageurs sur la ligne de train de Malmö qui aura rudement éprouvé les employés des chemins de fer : situation de crise qui nous rappelle l’accident du camion de glaces à l’italienne sur le passage à niveau de Vik en 1995.

L’assemblée d’experts s’est penchée attentivement sur l’œuf produit par la vache de Lindberg Sandström, Kanel, et en a conclu qu’il s’agissait d’un œuf de cygne, à ceci près que d’étranges vibrations et mugissements émanent de la coquille. L’un des spécialistes, qui préfère garder l’anonymat, a avancé l’hypothèse que la proximité des vaches de Sandström avec les cygnes au bord de notre douce mer Baltique, si peu salée, aurait pu amener un rapprochement hasardeux entre les deux espèces. Un autre spécialiste, en vif désaccord, a jeté son calepin au visage du premier en affirmant que c’était là de toute évidence non pas une hybridation incongrue, mais une naissance immaculée miraculeuse annoncée par le prophète que certains appellent le Nouveau Lohengrin.

Cependant, nous apprenons en écrivant ces lignes que l’œuf de Kanel s’est craquelé il y a quelques heures et qu’une lumière inquiétante s’échappe des fissures. Notre rédaction formule ses meilleurs vœux de survie à nos lecteurs, étant donné que tout porte à croire que l’œuf s’apprête à libérer le Mangeur de Mondes, et qu’il semble inévitable que nous soyons tous bientôt absorbés par le Néant.

prix2017svenska
Illustration//Pascal Dandois

prix#2017.2

Prix Émilien Lépingle
descerné par Sylvain-René de la Verdière

LE SACRE DU PRINTEMPS, Alice de Castellanè

Le sol vibre sous les pas ramassés des danseurs. Les feuilles tremblent, mes oreilles bourdonnent. Le tonnerre des bombos anesthésie les sensations. Les hommes ne font qu’un, lancent leur puissant message aux cieux.
Je me présente à eux, revêtue d’un voile translucide. Leurs cris sauvages m’accueillent, entre espoir et terreur. Les percussions s’emballent, leurs danses se font possédées. J’élève les bras, provoquant devant leurs yeux un déluge de mille prismes. La chorégraphie s’affole, les pieds s’enchevêtrent, se heurtent. Les sons crissent, affluent vers les aigus. Je m’avance, lumière crue. Dans mon sillage, des hommes se pétrifient. D’autres s’enfuient, abandonnant derrière eux instruments de musique et de torture.
Le bûcher rougeoie, fume et mon corps n’est que charbon. Le sacrifice a été vain. Je n’apporte ni le soleil ni la pluie, promesses de moisson féconde. Je ne suis pas la messagère des dieux tant espérée. Juste un miroir d’épouvante qui reflète leur propre noirceur hideuse. Une vision d’enfer qui hantera leurs jours et leurs nuits, qui les poursuivra, de père en fils, jusqu’à la vingtième génération.

prix2017printemps
Illustration//Pascal Dandois

prix#2017.1

Prix Les deux Zeppelins
&
Prix Sergent Bertrand
descerné par Céline Maltère

LES OUBLIÉS, Dean Venetza

Il ne se souvient plus du nom qu’on lui donnait. Qu’importe, puisque tout le monde l’a oublié.
L’Olympe est dépeuplé depuis que les hommes ont cessé de croire en ses résidents. L’âge et la ruine se lisent sur les temples. Les toits se lézardent, les marbres ternissent, les frises perdent leur relief. Des colonnes penchent ou se craquellent, d’autres sont envahies par le lierre. Divers oiseaux ont élu domicile sous les stoas, et les écureuils cachent leurs réserves dans les fissures des fondations.
Les siècles se sont écoulés, mais celui qui a oublié son propre nom ne se lasse pas du silence. Les prières se sont tues. Plus personne ne supplie ou ne massacre en l’invoquant. On a cessé de sacrifier les bœufs par centaines. On réserve désormais ses offrandes à d’autres. Certains Olympiens n’ont pas supporté que leur renommée s’estompe. Quelques-uns sont devenus fous, d’autres ont changé d’apparence et d’attributs, pour être priés à nouveau. Lui, comme Thot dans un autre pays, profite de son anonymat retrouvé pour observer le monde d’un œil neutre. En effaçant son nom, il a désappris ses propres pouvoirs. Il se contente d’épier et de rédiger ce qu’il voit.
Déméter le surprend à sourire lorsqu’il regarde les hommes. Sourire d’approbation, parfois, de pitié plus souvent. Alors il tourne les yeux vers les loups, dans la vallée. Comme lui – et comme elle –, ils fuient l’humanité pour trouver le calme et la paix. Ceux-là ne le déçoivent jamais. Ils grimpent jusqu’à lui, de temps en temps. Après un court repos, ils retournent courir dans les plaines et les forêts.
Le dieu qui a oublié son nom reprend alors sa plume, persévérant mais lassé. Déméter s’assoit près de lui et l’étreint tendrement.
— Les blés seront encore là, lui rappelle-t-elle, et les loups aussi, bien après que la dernière histoire des hommes sera achevée.

prix2017oubliés
Illustration//Pascal Dandois

série#04LCT.014

Journal de bord du capitaine Titou, à bord d’une antique carcasse

Des voitures qui sourient. Des matériaux multicolores. Des arbres métalliques et des animaux de polyester. C’est ce que je découvris dans cette gigantesque coquille. Je m’apprêtais à piller ce vaisseau. Tenter, comme je le pouvais, d’adapter le Sardinor à son nouvel environnement après le départ de mon équipage… N’avais-je pas été bon avec eux ? Quelle mouche les a piqués ? Rentrer sur leur misérable planète sous prétexte de rejoindre des familles qui ne les aiment peut-être pas ! Moi je n’en ai pas et je m’en porte mieux. C’est fou tout ce que l’on peut faire lorsqu’on n’a pas d’attache. Pas d’ancre vous entraînant par le fond. Tout ce que l’on peut découvrir…
Je me trouve en orbite autour d’une colonie minière datant de l’âge d’or de l’énergie fossile. Pâle reflet de la désolation qui me gagne. Le vaisseau est abandonné. Contempler ces richesses dont personne ne profite, cela m’horripile. Que dire ? L’équipage a déserté le navire. Mal de l’espace, j’en suis certain. Quoi d’autre ? Ne suis-je pas globalement à l’écoute de leurs considérations ? Enfin, qu’importe que leur couardise ait été due à des maux d’estomac ou à l’étroitesse de leurs esprits. Je n’ai besoin de personne…

Le Capitaine Titou : Partie 2, La boîte noire du Sardinor, épisode 4//Poulpy ©