#0736.060419

« Courage, vous aurez toujours l’ami que je suis. »
Vaines paroles adressées au condamné porté en offrande vers le gouffre sacrificiel.  
« Est-ce donc au bon dieu que ma vie est offerte ?  
— Il n’est ni bon ni mauvais dieu, puisqu’il n’en est aucun.
— Mais alors pourquoi ?
— Parce qu’ainsi va le cours des choses : elles s’effondrent, et nous ne pouvons que les suivre. 
— Absurde ! 
— Absurde… Vous apprendrez la signification de ce mot lorsque vous serez à destination.  
— Où ? Où donc ?  
— En un monde où l’on peut aller partout, au sein d’un espace étriqué où il n’y a plus rien à voir nulle part grâce aux efforts des honorables autochtones. 
— Quel intérêt alors de s’y mouvoir ?  
— Tromper son désœuvrement, brasser son temps afin de ne pas avoir à se faire face, dépenser le fruit de son labeur.  
— Labeur ?  
— Ah ! Vous comprendrez lorsqu’il sera temps. 
— Je peux continuer mon existence ici comme naguère, je n’y dérange personne en restant dans mes intérieurs infinis… Je peux me nourrir de mes propres rêves, m’abreuver à la source des éclats stellaires, je peux me reposer sur l’idéal, je peux discuter avec les songes, je peux m’élever jusqu’à l’éthéré absolu… Et je peux revenir ici à tout moment : qu’il me suffise de sublimer ma volonté et… 
— Silence, ou ce sera le mot fou que, tôt, vous apprendrez. Abandonnez vos valeurs déjà obsolètes.  
— Fou ?  
— N’ayez crainte, je suis avec vous dans cette épreuve et le resterai ensuite.  
— Vraiment ! 
— Non. Je désirais simplement vous enseigner une nouvelle valeur qui vous sera utile avant que vous ne soyez précipité dans un corps. 
— Un corps ? »

Un souvenir qui m’est revenu lors d’un rêve//Francis Thievicz ©

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#0735.030319

Il en était à cet instant précis, fulgurant et imprévisible de constats effroyables que ses yeux étaient trop ouverts pour ignorer la laideur du monde et sa vue trop peu acérée pour y déceler du mystère, sa logique trop développée pour avoir foi en un dieu ami mais pas assez extrême pour gravir les cimes de la folie, son inspiration trop grande pour se laisser pénétrer par les atmosphères extérieures mais trop étriquée pour le faire devenir décent démiurge de quoi que ce soit, sa mâchoire était trop puissante pour ne pas broyer ce qu’on lui donnerait à mâcher et trop frêle pour faire de lui un cynique, sa conscience de la vacuité du monde trop prégnante pour l’ignorer mais pas assez absolue pour en jouir et se soustraire aux leurres manichéens, etc. Il était trop équilibré, trop pondéré, aucun chaos ne pouvait naître en lui, aucune étincelle ne le ferait imploser, nul augure ne se révélerait sur l’horizon monotone de sa destinée, etc.
Ainsi songea-t-il, assis sur un rocher au milieu de cette chose anodine que nous nommons notre monde.  
Il se figurait être un naufragé cosmique sans planète ni étoile sur laquelle échouer, si ceint de vide qu’il enviait le sort de ceux qui furent précipités dans des oubliettes ou ferrés dans des galères à destination du bagne ; eux avaient du concret, eux avaient une situation, eux qui avaient un calvaire à supporter, un défi à relever, etc.  
Dans cette vaste mascarade, il n’avait pas sa place parmi les spectateurs car il remarquait l’artificialité des décors et les poses affectées de tous ces acteurs dont il ne pouvait imiter l’art frauduleux ; et même parmi les accessoiristes il n’aurait pu servir, prostré qu’il était, les mains plaquées contre les oreilles sous les assauts des stridulations de ce grotesque opéra, la patience du guichetier, la servilité des femmes de ménage, etc, il n’avait de place nulle part sinon dehors.  
Pourtant il dut réussir à atteindre un certain but, du moins peut-on le supposer à observer le rictus dont est orné son cadavre. Si l’on ausculte sa poitrine, l’on y décèle un grincement cardiaque et des tintements pulmonaires, bien qu’il soit décédé depuis des décennies, momifié et aussi inerte que son siège… 

Vous avez déjà dû le croiser, ce roc confondu au roc, et qu’on nomme Etc parce qu’il y en aurait encore à dire, mais peut-être êtes-vous trop aveugle pour l’avoir remarqué… 

L’histoire du roc Etc confondu au roc//Francis Thievicz ©

#0732.231218

« Il a composé un dictionnaire révolutionnaire ordonnant les mots alphabétiquement selon leur deuxième lettre.
– A quoi bon ?
– C’est plus simple et plus efficace.
– Ce n’est pas plus simple. Et en quoi est-ce plus efficace ?
– Parce que les secondes lettres des mots sont les mêmes dans toutes les langues.
– C’est faux !
– Vrai ou faux, ça reste un fait irréfutable.
– Puisque c’est faux c’est réfutable !
– Vous vous énervez parce que vous sentez vos certitudes s’effondrer. Calmez-vous et buvez donc de ceci.
– Hum, au moins cette liqueur fleure-t-elle assez bon. L’on dirait de la fleur d’oranger et de l’Amareto.
– Ce sont des feuilles de ciguë et des racines d’hellébores distillées selon un procédé qu’a mis au point l’auteur du dictionnaire.
– Mais c’est pas possible ! Et vous, vous vous tenez au fait de ses découvertes ineptes ou délétères… A croire que ce qui serait étonnant ce serait de trouver un dégénéré sans fanatique pour le suivre.
– C’est un esprit libre et visionnaire. Tenez.
– Pouah ! Qu’est-ce que cette poudre encore ? De l’onyx mêlé à l’arsenic magnétique ?
– Du brugmansia purifié à l’éther.
– Vous plaisantez !
– Détendez-vous. Voilà… Voilà…
– Je suis là. Vous en avez mis du temps à l’endormir… Mais ça m’a laissé de quoi songer à de nouvelles inventions. Ecrivez : un gyroscope temporel permettant de ralentir ou accélérer le temps, voire de le faire dévier perpendiculairement, créer un nouveau genre musical dissonant permettant aux non-musiciens de faire du bruit et de nommer cela art, une formule magique pour tuer in utero les fœtus et les ressusciter sur-le-champ sans que personne n’en sache rien, trouver un moyen d’assainir et désaliniser le fromage avant de le liquéfier pour créer une boisson inédite, créer une langue poétique dont tous les mots ont les mêmes terminaisons et un nombre de syllabes variables sans en faire changer le sens, un parapluie doté, à sa pointe, d’un système pour arroser tout le monde alentours même par temps ensoleillé, un monocycle sans pédales pour que cela coûte moins cher qu’une bicyclette sans roue, un appareil photographique en couleurs mais sans blanc ni noir ni sépia (ces teintes appartiennent au passé).
– Tout est noté. Autre chose ?
– L’hôte que j’habite, celui à qui vous parliez il y a quelques instants, donnez-lui une rasade de mon jus de raisin fermenté s’il s’avise de me ridiculiser, ça lui apprendra, et donnez-en à tous ceux qui n’ont pas l’intelligence d’être à l’avant-garde. »

Par le raisin pourri, vous le paierez//Francis Thievicz ©

#0730.241118

Seule la plèbe s’extasie de l’éclat clinquant des gemmes ; les esthètes et les rêveurs savent que, davantage que la valeur marchande, ce sont les tragiques éclats, le sang versé, les péripéties, l’exaltation de passions ténébreuses qui dotent certains bijoux d’intérêt.
Par un curieux hasard je retrouvai le médaillon passé au poignet de miss Margaret. Elle le gardait sous ses manches, mais le besoin était trop impérieux pour qu’elle ne pût modérer ses discrètes consultations.
Je l’avais possédé, à cet âge où l’on n’a rien sinon ses espoirs. Je ne me souviens plus comment je l’avais acquis ni comment je l’ai perdu, mais ce médaillon était la seule chose qui méritât alors d’exister à mes yeux. Sans cesse l’ouvrais-je pour contempler ce camée aux envoûtants reflets nacrés.
Je l’avouai à la pâle miss Margaret mais elle réfuta que ce fût le même :
« Elle n’a jamais été qu’à moi. Quiconque l’a naguère possédée n’a jamais percé son secret. Vous pouvez l’avoir observée, vous pouvez en avoir été le propriétaire, mais elle a toujours été mienne.
— Allons, très chère, je sais ce que vous vivez pour l’avoir moi aussi éprouvé.
— Mensonges ! Savez-vous qu’elle tire parfois un éventail chinois caché dans ses cheveux pour se rafraîchir ? L’avez-vous déjà vue passer ses délicates mains sur sa gorge pour se parfumer en se caressant d’un mouchoir trempé d’huiles rares ?
— Je le sais.
— Mensonges !
— Je le sais, car moi aussi je lui donnai mon sang par cette aiguille creuse saillant du fermoir.
— Vous aussi…
— Mais il n’y a là qu’aride science et perfidie.
— Non ! Elle brode des poèmes dans les ténèbres qui l’entourent. Affamée, elle murmure des mélopées solitaires ; ivre de ma vie, elle chante des arias blasphématoires me consacrant déesse de toutes les déesses.
— Une drogue qui remonte par l’aiguille, rien de plus. »
Elle nia, elle ouvrit le médaillon et me montra la femme gravée là, mais je lui fis remarquer que le portrait restait inerte et muet. Elle protesta, pleura, pesta, se piqua à maintes reprises jusqu’à répandre du sang sur ses toilettes et au sol, puis elle me congédia sans obtenir mon approbation.
Bientôt miss Margaret perdra, elle aussi, le médaillon. Elle m’accusera et je nierai, cela durera un mois, peut-être deux, et, comme moi, elle l’oubliera. Un ou deux mois à tenir sans partager ma vie avec l’ineffable ange, et enfin retrouverai-je celle qui, depuis si longtemps, avait laissé cet incommensurable vide dans ma vie.

Le médaillon empoisonné par un ange//Francis Thievicz ©

#0729.141118

Assurément me traitera-t-on d’acrimonieux, mais je pense que ceux qui n’en ont qu’après la vie ne sont que des timorés, des résidus de fausses-couches pataugeant joyeusement dans leurs langes souillés.
Comme tout un chacun j’avais lu ces faits-divers relatant des suicides par précipitation, mais cette méthode est tout aussi douteuse qu’hasardeuse, voilà pourquoi je préférai avaler une pleine fiole de laudanum suivie d’autant de rasades que peut en contenir une salvatrice bouteille d’absinthe.
Si j’avais pu alors penser, j’aurais été serein, repu de plénitude, dans mon cercueil proprement inhumé ; mais la mort n’est pas la sœur de la vie pour rien, elles ont toutes deux cette même catin d’Existence pour mère, et ce cuistre de Cronos pour père acharné.
On me tira du trépas à coups de pieds dans le visage lorsqu’on abattit le plafond de mon antre mortuaire ; puis on me tira par les cheveux et me jeta sur une charrette. Je jouai au cadavre, espérai quelque œuvre de résurrectionniste, une destination universitaire où du moins pourrais-je espérer obtenir un poison efficace ou quelque outil nécessaire à mon désir de périr.
Ô fortune félonne, Ô traîtresse promesse de paix éternelle ! Ne fallut-il pas seulement que j’endurasse à nouveau la vie mais que je tombasse sur le seul nécromant réellement érudit en matière d’arts noirs ! Par les pendules, les visions, le magnétisme et autres goéties, il trouva la sépulture de celui qu’il pourrait reclure dans ses geôles et sur lequel il expérimenterait vivisections et autres infâmes opérations.
On sectionna mes tendons d’Achille, on cousit ma langue à mes lèvres pour m’empêcher de parler, on para mes épaules de carcans d’airain pour que je ne puisse me débattre.
« La vie n’est qu’une étincelle, une escarbille de rien du tout ! renâclait le visage parcheminé du nécromant. Comme cette bougie, il te suffit de souffler la flamme pour t’éteindre, mais tu crains les ténèbres. Tu n’es qu’un éclat piégé dans un déguisement de chairs. »
Je l’ai vu révéler cette lueur à la faveur d’éviscérations et d’élixirs, je l’ai vu y puiser flamme pour s’allumer une pipe, j’ai, sans aucun doute possible, vu ce qui chatoie en moi et qui m’interdit de me dissoudre dans ce vaste néant qu’est l’existence, et j’ai voulu mourir – combien l’ai-je ardemment désiré ! – pourtant je suis encore là…
On m’assassine, on m’asphyxie, on vide mes veines, on m’inocule toutes sortes de poisons, mais il suffit de me secouer un peu pour me tirer de ce simple sommeil qu’est le trépas.

Lucifuges 4 : Le mort flamboyant//Vid Nichtakovitch Toth ©

#0728.021118

Nous l’avions toujours tenue pour une démente, une obsédée pour qui astiquer cuivres, boiseries et argenteries était la raison de vivre.
Une nuit qu’elle usait la grande table où nous avions festoyé en famille, ma vieille tante découvrit, sous les couches de vernis, à même la matière élimée du bois, des symboles. Jusqu’au matin elle frotta avec un démentiel acharnement pour mettre à jour quelque chose comme une fresque composée par les veines du chêne ; non d’abstraites arabesques comme quelconque essence peut en offrir, mais bel et bien une représentation aussi infâme que merveilleuse ainsi que l’on en aurait rencontré si Doré, Bosch et Goya s’étaient ensemble ligués pour user de la sanie de leurs cauchemars afin de composer une sardonique eau-forte. S’y confondaient anges mutilés et astres foudroyés, des panoramas bucoliques entremêlés de contrées apocalyptiques et de reliefs oniriques, un lac sanglant sur lequel glissaient des cygnes déiphages formant une manière de firmament à un ineffable ensemble cosmique.
Dans un mutisme dévot et sacré, jusqu’au soir nous la suppléâmes dans son entreprise de rabotage. Lorsque la nuit se leva et que nous nous rendîmes compte que nous devions allumer les candélabres pour pouvoir continuer, nous découvrîmes que ces gravures formaient de complexes lettrages, certains évoquant les runes vikings, d’autres les lettres cunéiformes sumériennes, ainsi que des alphabets latins ou cyrilliques – et probablement d’autres que nous ne connaissions pas. A la loupe nous pouvions lire de microscopiques symboles dans ce qui, de plus loin, formait des lignes ; à distance c’étaient les personnages et les paysages qui formaient d’immenses caractères.
Fut-ce l’usage immodéré et irraisonné de divers solvants, ou le mystérieux dessein de quelque transcendance, toujours est-il que la table commença à se dissoudre par le dessus. Des bubons et des tumeurs malsaines cloquèrent à même la matière en libérant d’écœurants miasmes. Des feux-follets émanèrent des écumes de cellulose pour gangrener l’atmosphère en flottant pareils à des boules de foudre nous obligeant à fuir les lieux.
De la table de Babel – ou table d’Enoch, comme nous la nommons indifféremment -, ne subsistent que quelques viscosités acides. De ma tante ne reste qu’une aliénée qui, désormais, frotte absolument tout et tout le temps dans l’attente désespérée de retrouver les frénétiques hermétismes trop fugacement entraperçus.

Table d’Enoch//Francis Thievicz ©