#0730.241118

Seule la plèbe s’extasie de l’éclat clinquant des gemmes ; les esthètes et les rêveurs savent que, davantage que la valeur marchande, ce sont les tragiques éclats, le sang versé, les péripéties, l’exaltation de passions ténébreuses qui dotent certains bijoux d’intérêt.
Par un curieux hasard je retrouvai le médaillon passé au poignet de miss Margaret. Elle le gardait sous ses manches, mais le besoin était trop impérieux pour qu’elle ne pût modérer ses discrètes consultations.
Je l’avais possédé, à cet âge où l’on n’a rien sinon ses espoirs. Je ne me souviens plus comment je l’avais acquis ni comment je l’ai perdu, mais ce médaillon était la seule chose qui méritât alors d’exister à mes yeux. Sans cesse l’ouvrais-je pour contempler ce camée aux envoûtants reflets nacrés.
Je l’avouai à la pâle miss Margaret mais elle réfuta que ce fût le même :
« Elle n’a jamais été qu’à moi. Quiconque l’a naguère possédée n’a jamais percé son secret. Vous pouvez l’avoir observée, vous pouvez en avoir été le propriétaire, mais elle a toujours été mienne.
— Allons, très chère, je sais ce que vous vivez pour l’avoir moi aussi éprouvé.
— Mensonges ! Savez-vous qu’elle tire parfois un éventail chinois caché dans ses cheveux pour se rafraîchir ? L’avez-vous déjà vue passer ses délicates mains sur sa gorge pour se parfumer en se caressant d’un mouchoir trempé d’huiles rares ?
— Je le sais.
— Mensonges !
— Je le sais, car moi aussi je lui donnai mon sang par cette aiguille creuse saillant du fermoir.
— Vous aussi…
— Mais il n’y a là qu’aride science et perfidie.
— Non ! Elle brode des poèmes dans les ténèbres qui l’entourent. Affamée, elle murmure des mélopées solitaires ; ivre de ma vie, elle chante des arias blasphématoires me consacrant déesse de toutes les déesses.
— Une drogue qui remonte par l’aiguille, rien de plus. »
Elle nia, elle ouvrit le médaillon et me montra la femme gravée là, mais je lui fis remarquer que le portrait restait inerte et muet. Elle protesta, pleura, pesta, se piqua à maintes reprises jusqu’à répandre du sang sur ses toilettes et au sol, puis elle me congédia sans obtenir mon approbation.
Bientôt miss Margaret perdra, elle aussi, le médaillon. Elle m’accusera et je nierai, cela durera un mois, peut-être deux, et, comme moi, elle l’oubliera. Un ou deux mois à tenir sans partager ma vie avec l’ineffable ange, et enfin retrouverai-je celle qui, depuis si longtemps, avait laissé cet incommensurable vide dans ma vie.

Le médaillon empoisonné par un ange//Francis Thievicz ©

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#0729.141118

Assurément me traitera-t-on d’acrimonieux, mais je pense que ceux qui n’en ont qu’après la vie ne sont que des timorés, des résidus de fausses-couches pataugeant joyeusement dans leurs langes souillés.
Comme tout un chacun j’avais lu ces faits-divers relatant des suicides par précipitation, mais cette méthode est tout aussi douteuse qu’hasardeuse, voilà pourquoi je préférai avaler une pleine fiole de laudanum suivie d’autant de rasades que peut en contenir une salvatrice bouteille d’absinthe.
Si j’avais pu alors penser, j’aurais été serein, repu de plénitude, dans mon cercueil proprement inhumé ; mais la mort n’est pas la sœur de la vie pour rien, elles ont toutes deux cette même catin d’Existence pour mère, et ce cuistre de Cronos pour père acharné.
On me tira du trépas à coups de pieds dans le visage lorsqu’on abattit le plafond de mon antre mortuaire ; puis on me tira par les cheveux et me jeta sur une charrette. Je jouai au cadavre, espérai quelque œuvre de résurrectionniste, une destination universitaire où du moins pourrais-je espérer obtenir un poison efficace ou quelque outil nécessaire à mon désir de périr.
Ô fortune félonne, Ô traîtresse promesse de paix éternelle ! Ne fallut-il pas seulement que j’endurasse à nouveau la vie mais que je tombasse sur le seul nécromant réellement érudit en matière d’arts noirs ! Par les pendules, les visions, le magnétisme et autres goéties, il trouva la sépulture de celui qu’il pourrait reclure dans ses geôles et sur lequel il expérimenterait vivisections et autres infâmes opérations.
On sectionna mes tendons d’Achille, on cousit ma langue à mes lèvres pour m’empêcher de parler, on para mes épaules de carcans d’airain pour que je ne puisse me débattre.
« La vie n’est qu’une étincelle, une escarbille de rien du tout ! renâclait le visage parcheminé du nécromant. Comme cette bougie, il te suffit de souffler la flamme pour t’éteindre, mais tu crains les ténèbres. Tu n’es qu’un éclat piégé dans un déguisement de chairs. »
Je l’ai vu révéler cette lueur à la faveur d’éviscérations et d’élixirs, je l’ai vu y puiser flamme pour s’allumer une pipe, j’ai, sans aucun doute possible, vu ce qui chatoie en moi et qui m’interdit de me dissoudre dans ce vaste néant qu’est l’existence, et j’ai voulu mourir – combien l’ai-je ardemment désiré ! – pourtant je suis encore là…
On m’assassine, on m’asphyxie, on vide mes veines, on m’inocule toutes sortes de poisons, mais il suffit de me secouer un peu pour me tirer de ce simple sommeil qu’est le trépas.

Lucifuges 4 : Le mort flamboyant//Vid Nichtakovitch Toth ©

#0728.021118

Nous l’avions toujours tenue pour une démente, une obsédée pour qui astiquer cuivres, boiseries et argenteries était la raison de vivre.
Une nuit qu’elle usait la grande table où nous avions festoyé en famille, ma vieille tante découvrit, sous les couches de vernis, à même la matière élimée du bois, des symboles. Jusqu’au matin elle frotta avec un démentiel acharnement pour mettre à jour quelque chose comme une fresque composée par les veines du chêne ; non d’abstraites arabesques comme quelconque essence peut en offrir, mais bel et bien une représentation aussi infâme que merveilleuse ainsi que l’on en aurait rencontré si Doré, Bosch et Goya s’étaient ensemble ligués pour user de la sanie de leurs cauchemars afin de composer une sardonique eau-forte. S’y confondaient anges mutilés et astres foudroyés, des panoramas bucoliques entremêlés de contrées apocalyptiques et de reliefs oniriques, un lac sanglant sur lequel glissaient des cygnes déiphages formant une manière de firmament à un ineffable ensemble cosmique.
Dans un mutisme dévot et sacré, jusqu’au soir nous la suppléâmes dans son entreprise de rabotage. Lorsque la nuit se leva et que nous nous rendîmes compte que nous devions allumer les candélabres pour pouvoir continuer, nous découvrîmes que ces gravures formaient de complexes lettrages, certains évoquant les runes vikings, d’autres les lettres cunéiformes sumériennes, ainsi que des alphabets latins ou cyrilliques – et probablement d’autres que nous ne connaissions pas. A la loupe nous pouvions lire de microscopiques symboles dans ce qui, de plus loin, formait des lignes ; à distance c’étaient les personnages et les paysages qui formaient d’immenses caractères.
Fut-ce l’usage immodéré et irraisonné de divers solvants, ou le mystérieux dessein de quelque transcendance, toujours est-il que la table commença à se dissoudre par le dessus. Des bubons et des tumeurs malsaines cloquèrent à même la matière en libérant d’écœurants miasmes. Des feux-follets émanèrent des écumes de cellulose pour gangrener l’atmosphère en flottant pareils à des boules de foudre nous obligeant à fuir les lieux.
De la table de Babel – ou table d’Enoch, comme nous la nommons indifféremment -, ne subsistent que quelques viscosités acides. De ma tante ne reste qu’une aliénée qui, désormais, frotte absolument tout et tout le temps dans l’attente désespérée de retrouver les frénétiques hermétismes trop fugacement entraperçus.

Table d’Enoch//Francis Thievicz ©

#0727.201018

Je m’étais trouvé un lieu assez éloigné de tout pour oser poser mon chevalet sans risquer de me faire déranger, et j’avais déjà écrasé quelques pigments lorsqu’un loqueteux remonta la colline, réclamant de sa voix rauque de l’eau. Lorsqu’il fut enfin assez proche je lui tendis ma bouteille sans avoir à quitter mon inspiration, mais il se pencha au-dessus de mon épaule, répandant ses miasmes en maugréant à propos de mes erreurs, de mon manque de talent et commentant la déficience présumée de mes yeux.
« N’auriez-vous pas mieux à faire, par exemple partir trouver un ruisseau où vous abreuver et vous laver sans avoir à m’importuner ?
– C’est que je viens de là-bas, et durant tout mon trajet je n’ai croisé âme qui vive, cela me fait plaisir de parler.
– Eh bien, deux ou trois heures de marche et vous ne souffrez plus la solitude ?
– Deux ou trois heures ? s’interrogea-t-il. Non, non, bien davantage, continua-t-il pour lui-même, bien plus mais combien ? Une vie, un éon ? Combien, combien de temps ? Combien de temps ? » hurla-t-il tout à fait noyé dans sa démence, arrachant des lambeaux de peau entiers de son visage, martelant son nez et ses lèvres de ses poings, pleurant pareil à un enfant.
Si je partis sur ses traces, ce ne fut pas par compassion pour ce misérable, mais parce qu’il avait volé ma besace et s’était enfui avec. Lorsque je fus sur lui il était déjà mort, déjà un immonde et pestilentiel cadavre à moitié décomposé.
Sur le chemin du retour deux heures m’étaient nécessaires pour parcourir ce qui, dans l’autre sens, était un pas. D’abord je comptai, puis, au bout de quelques semaines, à évoluer statiquement dans ce paysage monotone et dément, j’abandonnai mon calcul.
Des détails apparurent sur l’horizon et aux alentours, non des mirages mais bel et bien des éléments nécessitant de longues contemplations pour se révéler. Derrière les atomes d’air, sous certains replis de l’éther, des ombres aussi fugaces qu’informes rampaient sous ce soleil incarnat refusant de se coucher.
La plaine ondulait ; elle n’est pas aussi uniforme qu’on le penserait au premier abord : des gouffres et des monts l’habitent, des ondes la parcourent, des musiques la hantent, des choses la rongent.
Je ne suis plus de ce temps désormais, je suis du sien. Elle m’appelle et je la veux.

L’homme qui m’avait conté ce récit retourna d’où il venait, dérobant ma blague de tabac comme pour m’inciter à le poursuivre. Traitez-moi de couard mais je l’ai laissé faire et m’en suis retourné à ma vie prosaïque.

Lucifuges 3//Vid Nichtakovitch Toth ©

#0725.290918

Il avait cette démarche qu’ont ces individus qui se sont libérés de toute peur et de tout ennui, ces aristocrates de l’esprit ayant transcendé trop de sujets pour encore s’affliger du moindre souci prosaïque. Sa toilette n’était pas plébéienne mais terriblement élimée, davantage usée que s’il l’avait portée un siècle durant. Avec nonchalance il déambulait sur la place en s’arrêtant parfois pour invectiver le soleil ou les cierges mis à brûler dans les niches du mur de l’église.
Si je n’avais dernièrement passé tant d’heures à méditer sur Diogène le chien et ses divines pensées, je crois que la honte de passer mon chemin n’aurait pu endiguer mon envie de fuir celui qui, de toute évidence, était aussi explosif que de la nitroglycérine. Instinctivement, chacun évite ce genre de personnage vraisemblablement livré aux prises de la vésanie ; pourtant, de l’aliénation à la liberté, il n’y a qu’un point de vue.
Je me contentai de le suivre en me portant parfois à son côté, comme son ombre aurait pu le faire si le soleil s’était mis à tournoyer dans le ciel ; et il m’ignora, ainsi que je n’aurais osé l’espérer. Véritablement, il y avait de l’ascète dans ce vagabond cosmique, une puissance se dégageant de cette physionomie décatie et malingre dont on aurait eu peine à donner l’âge. Ses yeux à la cornée lactée toisaient des horizons invisibles et invraisemblables.
Lorsqu’il déboutonna sa chemise j’eus crainte, un instant, d’avoir affaire à un vulgaire fou, mais lorsqu’il tira sur son pantalon en faisant claquer ses bretelles, je n’eus plus de doute. Enchâssé au niveau de son nombril, un majestueux éclat, un squame de lumière primordiale mise à affiner dans quelque repli inconnu de l’univers. Je ne fus pas aveuglé bien que je ne pus plus rien percevoir des choses qui m’entouraient, mais au contraire je vis autour de moi l’espace se nécroser pour tenir dans la main, et sa nature lumineuse se solidifier.
Ma mâchoire s’était affaissée d’ébahissement et le prêcheur n’eut qu’à jeter le monde dans ma bouche avant de s’en aller.
Désormais moi aussi je me moque de l’astre autour duquel nous tournoyons en vain, moi aussi je ricane face aux flammes et aux pâles lueurs, mais je feins encore d’admirer d’ineffables merveilles. Il me faut encore le voir, encore le contempler, ce qui est en moi. Je vais m’ouvrir le ventre et, alors, je serai vraiment transcendant.

Désolé pour le sang : je tends à la transcendance//Francis Thievicz ©

#0723.090918

« J’ai fait un sacré drôle de rêve : le cosmos y était infini, ponctué de zones vides séparant des univers plus ou moins autonomes ; mais l’espace n’avait véritablement pas de fin. Je m’y déplaçais en pensée, visitant tous ces mondes et me rendis compte que la nature infinie de la matière induisait que tout ce qui avait une probabilité infime ou douteuse avait, de fait, une réalité. Ainsi trouvai-je des univers exactement pareils au nôtre, ainsi en visitai-je seulement constitués de cartes à jouer ainsi formées par le hasard des molécules assemblées, ainsi en entendis-je de purs sons doués de pensées, ainsi en rencontrai-je dans lesquels les lois de la physique permettaient d’en corrompre d’autres.
– Et ainsi d’expliquer l’existence de phénomènes surnaturels autour de nous.
– Oui, et non. Là n’est pas le propos. Le fait est que, rendez-vous compte, l’infini signifie réellement que tout ce qui est envisageable, pourvu que l’on aille assez loin dans l’enchevêtrement de tout ce qui existe, est un fait réel. C’est vertigineux, effroyable, merveilleux ; rendez-vous vraiment compte !
– Je me rends surtout compte que vous être sous le choc de la découverte de ce que signifie cette notion d’infini que tout le monde manie mais que nul n’appréhende véritablement.
– Certes, mais moi j’ai enfin compris.
– Vous n’avez rien compris ! On vous a manipulé.
– Mais non ! Je vous affirme que l’infini, pourvu qu’il ne soit pas uniforme, signifie que tout ce qui a une probabilité a une existence. Je vais derechef me mettre à la mise en équation et en argumentation de cette découverte.
– Cette prétendue découverte n’en est pas une ! Que croyez-vous, que vous êtes le premier à vous être fait la remarque ? Vous n’avez pas les capacités de développer l’idée de manière cohérente et parfaitement argumentée.
– Et pourquoi donc ?
– Parce que je viens d’écraser entre mes doigts cette petite espèce inconnue que j’avais placée sur votre nuque hier soir pour en étudier les effets.
– Mais cela n’a rien à voir, je… je… Oh, et puis vous avez raison, je perdrais mon temps. »

La tique muse//Francis Thievicz ©