prix#2017.4

Mention spéciale du jury

SVENSKA EXPRESS: UNE BRÈVE SUÉDOISE, Kalvine Antoine

Au sud de notre beau pays, dans la petite ville d’Ystad, bien connue pour son héros de fiction, le commissaire Wallander, ainsi que pour son concours annuel de sprint en sabots à travers les champs de blé, on nous informe d’un événement surprenant au sein de la communauté des éleveurs bovins. En effet, une vache appartenant à Lindberg Sandström, 53 ans, elle-même âgée d’une douzaine d’années, aurait mis bas un petit ressemblant en tous points à un œuf.

Des spécialistes de phénomènes reproductifs inexplicables, tous de renommée internationale, se sont pressés vers Ystad, occasionnant un surplus de voyageurs sur la ligne de train de Malmö qui aura rudement éprouvé les employés des chemins de fer : situation de crise qui nous rappelle l’accident du camion de glaces à l’italienne sur le passage à niveau de Vik en 1995.

L’assemblée d’experts s’est penchée attentivement sur l’œuf produit par la vache de Lindberg Sandström, Kanel, et en a conclu qu’il s’agissait d’un œuf de cygne, à ceci près que d’étranges vibrations et mugissements émanent de la coquille. L’un des spécialistes, qui préfère garder l’anonymat, a avancé l’hypothèse que la proximité des vaches de Sandström avec les cygnes au bord de notre douce mer Baltique, si peu salée, aurait pu amener un rapprochement hasardeux entre les deux espèces. Un autre spécialiste, en vif désaccord, a jeté son calepin au visage du premier en affirmant que c’était là de toute évidence non pas une hybridation incongrue, mais une naissance immaculée miraculeuse annoncée par le prophète que certains appellent le Nouveau Lohengrin.

Cependant, nous apprenons en écrivant ces lignes que l’œuf de Kanel s’est craquelé il y a quelques heures et qu’une lumière inquiétante s’échappe des fissures. Notre rédaction formule ses meilleurs vœux de survie à nos lecteurs, étant donné que tout porte à croire que l’œuf s’apprête à libérer le Mangeur de Mondes, et qu’il semble inévitable que nous soyons tous bientôt absorbés par le Néant.

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Illustration//Pascal Dandois

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prix#2017.3

Prix Steamaker
descerné par Isangeles

SCINCO, Pierre Celka

Le train s’immobilisa dans un vacarme de fer et de vapeur.
Scinco découvrait la grande ville pour la première fois. Il avait quitté sa ferme afin de rencontrer le plus grand négociant en viande du continent. Il lui faudrait convaincre mais surtout signer la vente s’il voulait sauver son exploitation. L’homme-lézard sortit sa montre à gousset de sa redingote. Elle s’était encore arrêtée. Il tira sur son col de chemise qui démangeait ses écailles… comme si c’était le bon moment pour une mue !
Être endimanché lui semblait ridicule mais cela faisait « plus sérieux » : un copain de la coopérative lui avait prêté redingote, veston, lavallière et bottine à boutons. Les rues vivaient au rythme des engins à condensation, des chaudières, des fumées et des structures de fer boulonnées. Des véhicules se croisaient, crachant leurs nuages de vapeur qui enveloppaient les badauds reptiliens à hauts-de-forme.
Les bureaux de l’empire de la boucherie se trouvaient dans les anciennes halles. Sous la poutrelle de l’entrée, Scinco se présenta à un kiosque mécanique qui anima aussitôt ses engrenages d’étain:
— Puis-je vous aider ?
— J’ai rendez-vous avec monsieur Kingii.
— Premier étage, bureau quatorze.
Kingii attendait, fondu dans son costume trois pièces et dans son fauteuil de cuir beige :
— Scinco, comment vont les affaires ? siffla le lézard à collerette.
— Ça va.
— Gagnons du temps : combien de bêtes ? Sur combien de temps ? Pour combien ?
— Je peux aller jusqu’à deux cents têtes par an et pour cinquante couronnes la tête.
— Quarante !
— Quarante-cinq !
— Conclu !
Scinco reprit le train en sens inverse, observant une dernière fois le balai des engins à vapeur et des hommes-lézards de ville qui possédaient, eux, des montres à gousset qui fonctionnaient.
Il avait sauvé son exploitation, son élevage, et cela n’avait pas été si compliqué.
Quelle chance que le cours du prix du kilo de viande humaine soit remonté aussi haut !

prix2017scincoIllustration//Pascal Dandois

prix#2017.2

Prix Émilien Lépingle
descerné par Sylvain-René de la Verdière

LE SACRE DU PRINTEMPS, Alice de Castellanè

Le sol vibre sous les pas ramassés des danseurs. Les feuilles tremblent, mes oreilles bourdonnent. Le tonnerre des bombos anesthésie les sensations. Les hommes ne font qu’un, lancent leur puissant message aux cieux.
Je me présente à eux, revêtue d’un voile translucide. Leurs cris sauvages m’accueillent, entre espoir et terreur. Les percussions s’emballent, leurs danses se font possédées. J’élève les bras, provoquant devant leurs yeux un déluge de mille prismes. La chorégraphie s’affole, les pieds s’enchevêtrent, se heurtent. Les sons crissent, affluent vers les aigus. Je m’avance, lumière crue. Dans mon sillage, des hommes se pétrifient. D’autres s’enfuient, abandonnant derrière eux instruments de musique et de torture.
Le bûcher rougeoie, fume et mon corps n’est que charbon. Le sacrifice a été vain. Je n’apporte ni le soleil ni la pluie, promesses de moisson féconde. Je ne suis pas la messagère des dieux tant espérée. Juste un miroir d’épouvante qui reflète leur propre noirceur hideuse. Une vision d’enfer qui hantera leurs jours et leurs nuits, qui les poursuivra, de père en fils, jusqu’à la vingtième génération.

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Illustration//Pascal Dandois

prix#2017.1

Prix Les deux Zeppelins
&
Prix Sergent Bertrand
descerné par Céline Maltère

LES OUBLIÉS, Dean Venetza

Il ne se souvient plus du nom qu’on lui donnait. Qu’importe, puisque tout le monde l’a oublié.
L’Olympe est dépeuplé depuis que les hommes ont cessé de croire en ses résidents. L’âge et la ruine se lisent sur les temples. Les toits se lézardent, les marbres ternissent, les frises perdent leur relief. Des colonnes penchent ou se craquellent, d’autres sont envahies par le lierre. Divers oiseaux ont élu domicile sous les stoas, et les écureuils cachent leurs réserves dans les fissures des fondations.
Les siècles se sont écoulés, mais celui qui a oublié son propre nom ne se lasse pas du silence. Les prières se sont tues. Plus personne ne supplie ou ne massacre en l’invoquant. On a cessé de sacrifier les bœufs par centaines. On réserve désormais ses offrandes à d’autres. Certains Olympiens n’ont pas supporté que leur renommée s’estompe. Quelques-uns sont devenus fous, d’autres ont changé d’apparence et d’attributs, pour être priés à nouveau. Lui, comme Thot dans un autre pays, profite de son anonymat retrouvé pour observer le monde d’un œil neutre. En effaçant son nom, il a désappris ses propres pouvoirs. Il se contente d’épier et de rédiger ce qu’il voit.
Déméter le surprend à sourire lorsqu’il regarde les hommes. Sourire d’approbation, parfois, de pitié plus souvent. Alors il tourne les yeux vers les loups, dans la vallée. Comme lui – et comme elle –, ils fuient l’humanité pour trouver le calme et la paix. Ceux-là ne le déçoivent jamais. Ils grimpent jusqu’à lui, de temps en temps. Après un court repos, ils retournent courir dans les plaines et les forêts.
Le dieu qui a oublié son nom reprend alors sa plume, persévérant mais lassé. Déméter s’assoit près de lui et l’étreint tendrement.
— Les blés seront encore là, lui rappelle-t-elle, et les loups aussi, bien après que la dernière histoire des hommes sera achevée.

prix2017oubliés
Illustration//Pascal Dandois