#0735.030319

Il en était à cet instant précis, fulgurant et imprévisible de constats effroyables que ses yeux étaient trop ouverts pour ignorer la laideur du monde et sa vue trop peu acérée pour y déceler du mystère, sa logique trop développée pour avoir foi en un dieu ami mais pas assez extrême pour gravir les cimes de la folie, son inspiration trop grande pour se laisser pénétrer par les atmosphères extérieures mais trop étriquée pour le faire devenir décent démiurge de quoi que ce soit, sa mâchoire était trop puissante pour ne pas broyer ce qu’on lui donnerait à mâcher et trop frêle pour faire de lui un cynique, sa conscience de la vacuité du monde trop prégnante pour l’ignorer mais pas assez absolue pour en jouir et se soustraire aux leurres manichéens, etc. Il était trop équilibré, trop pondéré, aucun chaos ne pouvait naître en lui, aucune étincelle ne le ferait imploser, nul augure ne se révélerait sur l’horizon monotone de sa destinée, etc.
Ainsi songea-t-il, assis sur un rocher au milieu de cette chose anodine que nous nommons notre monde.  
Il se figurait être un naufragé cosmique sans planète ni étoile sur laquelle échouer, si ceint de vide qu’il enviait le sort de ceux qui furent précipités dans des oubliettes ou ferrés dans des galères à destination du bagne ; eux avaient du concret, eux avaient une situation, eux qui avaient un calvaire à supporter, un défi à relever, etc.  
Dans cette vaste mascarade, il n’avait pas sa place parmi les spectateurs car il remarquait l’artificialité des décors et les poses affectées de tous ces acteurs dont il ne pouvait imiter l’art frauduleux ; et même parmi les accessoiristes il n’aurait pu servir, prostré qu’il était, les mains plaquées contre les oreilles sous les assauts des stridulations de ce grotesque opéra, la patience du guichetier, la servilité des femmes de ménage, etc, il n’avait de place nulle part sinon dehors.  
Pourtant il dut réussir à atteindre un certain but, du moins peut-on le supposer à observer le rictus dont est orné son cadavre. Si l’on ausculte sa poitrine, l’on y décèle un grincement cardiaque et des tintements pulmonaires, bien qu’il soit décédé depuis des décennies, momifié et aussi inerte que son siège… 

Vous avez déjà dû le croiser, ce roc confondu au roc, et qu’on nomme Etc parce qu’il y en aurait encore à dire, mais peut-être êtes-vous trop aveugle pour l’avoir remarqué… 

L’histoire du roc Etc confondu au roc//Francis Thievicz ©

#0734.020219

L’auteur de cette vésanie poétique intitulée Nulle onde dans la danse de Kali, je l’ai rencontré, après qu’il m’eut adressé sa fantaisie afin que je la relise et la transmette aux Deux Zeppelins. Damnation, un magnifique cadavre que le sien ! Comme il vivait seul – on s’en doute – personne ne s’était inquiété de sa disparition.
Les chancres purulents déformant sa physionomie sous ses vêtements rongés par les sanies suppurant de l’absolue abjection qu’était sa dépouille m’invitèrent à un examen attentif.
Ses yeux pareils à des abcès gluants plus noirs que l’onyx, son crâne fendu de l’intérieur tel un vase percé par des bulbes libérant des fleurs de verrues phosphorescentes, la matière cérébrale émulsionnée en mousse onctueuse et nacrée bouillonnant lorsque le rayon de ma lampe la frappait, et ce parfum métallique pareil à celui qui voisine la foudre lorsqu’elle s’abat sur la cime chauve d’une montagne. Au moins était-ce un homme qui n’avait pas péri pour rien.
Sinon cette merveille d’insolite décomposition, nul fait remarquable. Pourtant si je me permets d’ajouter au récit incohérent mais pathétique, ce n’est pas seulement dans un dessein esthétiquement morbide, mais aussi parce que j’ai trouvé une manière de conclusion écrite par l’illuminé esseulé.
A part quelques citations du poète Ramprasad (que j’ai éliminées du récit), le texte serait désormais complet :

Tout est écho d’écho, tout est lumières de ténèbres, tout est résurgence d’étincelant néant. Ne prêtez pas attention aux prophètes dévoyés, aux dévots des ombres ni aux idoles dorées : l’ultime ascèse ne consiste nullement en une conscience ni en des génuflexions ni en des baignades ou quelque abstinence que ce soit. Il faut se libérer de tout ce qui difracte notre lumière intérieure, de tout ce qui endigue les courants flamboyants s’épanchant des fontaines de l’univers infini replié sur le cosmos, il faut inciser ces prismes que sont nos âmes pour laisser croître ce qui y est prostré et y suffoque, blême, blafard, moribond.
Plus rien ne peut m’atteindre, je me suis extrait des vibrations. Je serais prêt à tout endurer, si du moins il existait encore quelque chose.

Ce furent donc les derniers écrits de l’homme avant sa transformation en cette grotesque masse informe. Pour le reste, je ne peux davantage vous informer, j’ai déjà bien assez de problèmes avec les autorités pour m’encombrer de ce genre de tracas.

Lucifuges 6 : Ultime ascèse//Vid Nichtakovitch Toth ©