#0728.021118

Nous l’avions toujours tenue pour une démente, une obsédée pour qui astiquer cuivres, boiseries et argenteries était la raison de vivre.
Une nuit qu’elle usait la grande table où nous avions festoyé en famille, ma vieille tante découvrit, sous les couches de vernis, à même la matière élimée du bois, des symboles. Jusqu’au matin elle frotta avec un démentiel acharnement pour mettre à jour quelque chose comme une fresque composée par les veines du chêne ; non d’abstraites arabesques comme quelconque essence peut en offrir, mais bel et bien une représentation aussi infâme que merveilleuse ainsi que l’on en aurait rencontré si Doré, Bosch et Goya s’étaient ensemble ligués pour user de la sanie de leurs cauchemars afin de composer une sardonique eau-forte. S’y confondaient anges mutilés et astres foudroyés, des panoramas bucoliques entremêlés de contrées apocalyptiques et de reliefs oniriques, un lac sanglant sur lequel glissaient des cygnes déiphages formant une manière de firmament à un ineffable ensemble cosmique.
Dans un mutisme dévot et sacré, jusqu’au soir nous la suppléâmes dans son entreprise de rabotage. Lorsque la nuit se leva et que nous nous rendîmes compte que nous devions allumer les candélabres pour pouvoir continuer, nous découvrîmes que ces gravures formaient de complexes lettrages, certains évoquant les runes vikings, d’autres les lettres cunéiformes sumériennes, ainsi que des alphabets latins ou cyrilliques – et probablement d’autres que nous ne connaissions pas. A la loupe nous pouvions lire de microscopiques symboles dans ce qui, de plus loin, formait des lignes ; à distance c’étaient les personnages et les paysages qui formaient d’immenses caractères.
Fut-ce l’usage immodéré et irraisonné de divers solvants, ou le mystérieux dessein de quelque transcendance, toujours est-il que la table commença à se dissoudre par le dessus. Des bubons et des tumeurs malsaines cloquèrent à même la matière en libérant d’écœurants miasmes. Des feux-follets émanèrent des écumes de cellulose pour gangrener l’atmosphère en flottant pareils à des boules de foudre nous obligeant à fuir les lieux.
De la table de Babel – ou table d’Enoch, comme nous la nommons indifféremment -, ne subsistent que quelques viscosités acides. De ma tante ne reste qu’une aliénée qui, désormais, frotte absolument tout et tout le temps dans l’attente désespérée de retrouver les frénétiques hermétismes trop fugacement entraperçus.

Table d’Enoch//Francis Thievicz ©

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