#0727.201018

Je m’étais trouvé un lieu assez éloigné de tout pour oser poser mon chevalet sans risquer de me faire déranger, et j’avais déjà écrasé quelques pigments lorsqu’un loqueteux remonta la colline, réclamant de sa voix rauque de l’eau. Lorsqu’il fut enfin assez proche je lui tendis ma bouteille sans avoir à quitter mon inspiration, mais il se pencha au-dessus de mon épaule, répandant ses miasmes en maugréant à propos de mes erreurs, de mon manque de talent et commentant la déficience présumée de mes yeux.
« N’auriez-vous pas mieux à faire, par exemple partir trouver un ruisseau où vous abreuver et vous laver sans avoir à m’importuner ?
– C’est que je viens de là-bas, et durant tout mon trajet je n’ai croisé âme qui vive, cela me fait plaisir de parler.
– Eh bien, deux ou trois heures de marche et vous ne souffrez plus la solitude ?
– Deux ou trois heures ? s’interrogea-t-il. Non, non, bien davantage, continua-t-il pour lui-même, bien plus mais combien ? Une vie, un éon ? Combien, combien de temps ? Combien de temps ? » hurla-t-il tout à fait noyé dans sa démence, arrachant des lambeaux de peau entiers de son visage, martelant son nez et ses lèvres de ses poings, pleurant pareil à un enfant.
Si je partis sur ses traces, ce ne fut pas par compassion pour ce misérable, mais parce qu’il avait volé ma besace et s’était enfui avec. Lorsque je fus sur lui il était déjà mort, déjà un immonde et pestilentiel cadavre à moitié décomposé.
Sur le chemin du retour deux heures m’étaient nécessaires pour parcourir ce qui, dans l’autre sens, était un pas. D’abord je comptai, puis, au bout de quelques semaines, à évoluer statiquement dans ce paysage monotone et dément, j’abandonnai mon calcul.
Des détails apparurent sur l’horizon et aux alentours, non des mirages mais bel et bien des éléments nécessitant de longues contemplations pour se révéler. Derrière les atomes d’air, sous certains replis de l’éther, des ombres aussi fugaces qu’informes rampaient sous ce soleil incarnat refusant de se coucher.
La plaine ondulait ; elle n’est pas aussi uniforme qu’on le penserait au premier abord : des gouffres et des monts l’habitent, des ondes la parcourent, des musiques la hantent, des choses la rongent.
Je ne suis plus de ce temps désormais, je suis du sien. Elle m’appelle et je la veux.

L’homme qui m’avait conté ce récit retourna d’où il venait, dérobant ma blague de tabac comme pour m’inciter à le poursuivre. Traitez-moi de couard mais je l’ai laissé faire et m’en suis retourné à ma vie prosaïque.

Lucifuges 3//Vid Nichtakovitch Toth ©

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