#0622.120518

J’avais beau expliquer à ma trop sensible épouse que ses irritations cutanées étaient la cause de ses chimères, et non l’inverse, elle persistait à croire que des créatures éthérées naissaient sur son omoplate pour se lover au creux de son cou et lui mâchouiller la peau.
Elle s’appliquait chaque matin des onguents et des cataplasmes, certains prescrits par le médecin, d’autres par de vieilles carnes versant dans des traditions ancestrales ; mais rien n’y faisait. Au sein des ténèbres nocturnes j’entendais geindre à côté de moi, pleurer la femme que j’avais épousée, abîmée qu’elle était dans ses songes sinistres.
Certes, à moi aussi il m’arriva de croire déceler quelque silhouette posée à côté de sa tête, mais ce n’était rien d’autre que les effets de la lumière diffuse de la lune filtrant par les volets qui jouait avec les ombres.
Mon épouse, elle qui fut naguère plus empirique que moi, commença à consulter divers bonimenteurs. Elle en revenait dépitée que l’humanité fût ainsi corrompue par des escrocs trouvant assez de clients simples d’esprit pour croire en l’astrologie, la psychanalyse, le tarot, et leur permettre de mener un bon train de vie malgré leurs mystifications. Pourtant, peu à peu, elle se prit à broder des histoires d’anges sans incarnation, de spectres sans naissance, de damnation…
La dernière nuit, je me réveillai au son de ses hurlements et de coups sourds portés au mur. Le temps de craquer une allumette et je découvris ma pauvre femme face à un miroir brisé entouré de souillures visqueuses à la couleur improbable. Avec tendresse, je la menai à son boudoir et l’y installai avant de nettoyer ses blessures.
«  Non je n’ai rien vu sur cette délicate épaule. Des éclats de miroir ont pu causer cette entaille. J’ignore comment cette substance a maculé le mur, mais il doit y avoir une explication. » Elle n’entendit plus rien de mes efforts pour la rassurer, elle était folle. Mon affliction n’est pas entièrement le fait qu’elle soit désormais parmi les aliénés à l’asile, mais que je devrais moi aussi y être plutôt qu’en liberté, car j’ai vu la chose obscure qui se tenait contre son cou et la vois toujours lorsque je lui rends visite.

L’ombre inexistante//Francis Thievicz ©

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