#0594.140418

Toute mon enfance je m’y rendais pour m’étendre au soleil et faire la sieste au rythme des coassements. Jamais je n’y ai rêvé, seulement m’abîmais-je en une creuse et apaisante léthargie. Ce ne fut que plus tard, lorsque j’envisageai d’y bâtir une cabane, que je me rendis compte que tous les vents mourraient dans ce marais, que les fougères et les joncs restaient toujours figés comme s’ils avaient été ceux de gravures.
Lorsque j’osai enfin venir y passer quelques nuits, loin du monde et de tout ce qui fait de la réalité un lieu d’ennui où le désœuvrement est aussi délétère que le labeur, je m’aperçus que les rais de la lune filtraient ici comme à travers un linceul, non par l’effet de quelque brume, de gaz ou de nuages, mais, par un charme propre au lieu ; les scintillements argentés de l’astre se diffractaient pour occulter les étoiles et créer une lueur presque diurne interdisant de s’assoupir ni de s’abîmer dans la contemplation du firmament.
Comme le vent et les faveurs lunaires, les songes eux-mêmes se dissolvaient, pourtant l’esprit voguait sur des flots éthérés, on visitait des contrées hors de soi et pourtant bien intérieures, on s’abandonnait aux sommeils de quelqu’un d’autre.
Ce fut mon chien qui me tira des boues spongieuses dans lesquelles j’avais rampé pour y aller me noyer, inconscient, rendu fou par les ailleurs esquissés lors des torpeurs marécageuses.
L’assèchement du marais mit à jour des cadavres si parfaitement conservés dans leurs gangues limoneuses qu’on les aurait dits engloutis depuis la veille seulement ; des cadavres, certes, mais des cadavres de quoi ? Des infamies gélatineuses, simiesques, translucides, dont les corps, en brûlant sur le bûcher qu’on dressa à la hâte, laissèrent suppurer une matière sirupeuse où avait dû se composer des alcaloïdes inconnus qui plongèrent les témoins dans un délire dont certains revinrent suicidaires tandis que les autres durent employer toute leur volonté pour ne pas finir à l’asile d’aliénés.

Où meurent vents, rais, et rêves//Francis Thievicz ©

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