#0562.130318

Ce ne fut pas pour la somme proposée que j’avais accepté ; mais il faut toujours nourrir son instrument, et l’idée de délier quelques accords dans un cimetière ennocturné conférerait à mon violon une âme supérieure.
L’homme était taciturne et fébrile, peut-être craignait-il que je fusse de ces prosaïques bourgeois pour qui le romantisme serait synonyme de tièdes niaiseries. Après s’être assuré que je jouerai quoi qu’il arrivât, il poussa la grille et nous dirigea vers la cime de la colline funéraire. Il m’installa sur une place ceinte des convenus cyprès dont la splendeur ne se révèle qu’aux lueurs lunaires, et me pria de commencer à jouer en agitant les mains comme pour me conseiller quelque tempo très lent.
Malgré les complaintes de mon archet j’entendis clairement les coups qu’il porta dans le marbre et le bois, pourtant rien n’altéra les accents des improvisations.
Peu après je le vis dansant avec une silhouette au milieu des statues. Combien aurais-je savouré l’écriture de ce récit si j’avais pu avoir à admirer une belle valse, mais ce n’étaient que grotesques pas et pitoyables chancellements. Après avoir ainsi titubé, il tira de sa poche une arme qu’il plaça dans la chevelure de sa compagne avant de faire feu.
Certains lyrismes mènent à idéaliser la réalisation de bizarres fantasmes. Ce pathétique jeune homme au visage souillé de fange cadavérique et dont le nez arraché avait été remplacé par le plomb d’une ogive – celui-là même qui bredouillait quelques navrants et peu poétiques râles – avait élaboré l’idée que le suicide de sa dulcinée n’avait pas été effectif, qu’elle avait été inhumée prématurément, et qu’en les tuant, elle et lui, d’une même balle, leurs âmes seraient à jamais liées dans les domaines du trépas.
Le fait est qu’elle était déjà à moitié pourrie et qu’il s’était seulement offert une belle gueule-cassée. Pourtant vous pourrez le trouver en asile où il ne se repose pas pour avoir tenté d’échapper à l’existence, mais parce qu’il prétend qu’il est décédé et que c’est désormais l’âme de sa fiancée qui l’habite. Qui sait… C’est peut-être vrai, d’autant qu’on me la décrite comme une pingre et que je n’ai toujours pas été payé !

Dernière danse au clair de lune//Francis Thievicz ©

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