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Dans la grande allée sombre où voletaient de pâles moucherons, le coche roulait à vide. Tous les soirs, au bord de la rivière, l’ombre blafarde de ce carrosse rappelait aux vivants qu’il était l’heure d’aller dormir, que ce n’était pas cette fois qu’on emporterait les fuyards pour un sommeil sans fond.
Les roues couinaient comme des libellules de cauchemar — mammifères en peluche dont les yeux se dévissent. Le passager invisible peuplait les rives, s’absentait de la ville, et c’était au promeneur de fuir s’il entendait venir le coche amer, avide des eaux bourbeuses et des longs marécages.
Quelques femmes paresseuses montèrent dans la voiture : elles furent happées par l’ombre qui dévora leur chair. Au matin, on trouva leurs vêtements intacts, jetés sur la chaussée : ils ne portaient pas la trace du viol et des blessures. On aurait dit de beaux habits de bal abandonnés après l’orgie, une fois minuit sonné.

Les hommes les plus vantards bravèrent l’interdit. L’un d’entre eux est revenu de cette nuit étrange qu’il a passée en compagnie du fantôme du coche :
« Quand je me suis assis sur la banquette, j’ai tout de suite senti une présence. Nous avons longé la rivière qui n’en finissait pas, si bien que j’ai pensé que nous déboucherions sur la mer. Personne ne m’a parlé. Durant des heures, j’ai vu la nuit qui se déforme, les peupliers qui s’arc-boutent, la mémoire des géants. »
Une vieille femme a témoigné, rescapée du voyage :
« Ceux qui disent qu’ils n’ont rien vu n’osent briser leur promesse. J’avais vingt ans quand j’ai croisé le coche. J’étais venue pour me jeter à l’eau, je désirais en finir, et il s’est arrêté ; la porte s’est ouverte ; j’ai grimpé. Je voyais ses yeux en transparence, j’entendais ses dents cliqueter. Le paysage m’indifférait : je souhaitais que la nuit m’emporte. Soixante ans ont passé. La mort n’a pas voulu faire de moi sa maîtresse. »

Les autorités ne croient pas à l’existence de ce fantôme mais, par sécurité, ils ont installé des barrières (qui n’empêchent rien malgré tout). Et lorsque le coche se présente, dans les vapeurs du crépuscule, les rats sortent de leurs trous, les chiens hurlent à la lune. Des tentacules agitent l’ombre, l’arbre des morts fleurit soudain : des pendus magnifiques, de toutes les époques, se balancent dans le parc. Ils portent une couronne pour saluer leur roi — cet écorché qu’ils fêtent comme le hasard. La fille du bailli pleure sur un banc car tous les soirs, le coche passe devant elle et ne s’arrête pas. C’est à désespérer. Elle s’est fabriqué une flûte, croyant rivaliser avec la brise fluviale, persuadée de faire danser les corbeaux sur leurs branches. Cette nuit, c’est dit, elle s’allongera dans l’allée, les bras en croix, et le fantôme du coche en fera son troisième témoin.

La voici, ridicule, dévêtue dans le crépuscule, ignorée de la mort même. Pour soigner ses petits tourments, elle voudrait déranger le cours des choses nocturnes… Les berges sont désertes. À ce moment-là, dans la ville, tous font des rêves atroces ; les somnambules pleurent de rage, d’autres grognent d’hypersomnie. La fille du bailli n’éclate pas sous les roues du carrosse qui l’évite. Et le rire du fantôme a réveillé la ville !

La vallée de l’étrange 11 : Le fantôme du coche//Céline Maltère ©

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