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Sa seule particularité – si ainsi on peut qualifier une manie assez largement répandue – était de croire à l’Instant. Non à l’instant présent ou à quelque idée fragmentaire de l’écoulement du temps, évidemment, mais à l’Instant. Il veillait nuit et jour, saison après saison, brouillard après pluie, conservait dans son carnet ses notes et descriptions, appliquait des pigments colorés afin de décrire les teintes et dégradés perçus selon les lieux, l’heure, la météo et la date. Ainsi n’agissait-il pour meubler son existence ni pour garder souvenir, mais afin de déterminer sensément où et quand se situait l’Instant.
Enfant, il avait cru qu’Il se situait quelque part vers la mi-nuit, lorsque la lune gibbeuse découpe le firmament noirci de ténèbres et que les paysages environnant sont majoritairement composés de vieilles toitures fumantes et d’horizons dégagés. Puis, ne Le trouvant pas là, il s’orienta vers le crépuscule, lorsque les nuages laissent filtrer les flamboyances jusqu’à décomposer les cieux en myriades de camaïeux où se peuvent laisser apercevoir des îles célestes et des cités imaginaires flottant sous les étoiles. Mais, évidemment, l’Instant ne se trouvait pas là non plus.
Ce ne fut qu’après avoir dressé une nomenclature complexe et bizarre qu’il put s’orienter vers cet heure matinale durant laquelle la rosée automnale transfigure la saison en un mortuaire printemps bleuté, non loin de l’aurore, lorsque les brutales fééries nocturnes ne se sont pas encore laissé dévorer par les onirophages diurnes. Depuis un angle occidental, si possible depuis un muret, il faut porter le regard vers les recoins d’un jardin lapidaire envahi de végétaux – dont la censure ne nous permet de communiquer les espèces – , ne pas patienter mais être au bon endroit au bon moment ; saisir l’Instant et le chevaucher sans désirer le dompter.
Certes, nul ne sera surpris de trouver l’enveloppe charnelle du saisisseur d’Instant là où il s’en est allé, mais comment pourrait-il en être autrement ? Ce fut lui le premier qui réussit, et ses mémoires je les ai rendues à la poussière. L’Instant ne se partage pas, est l’étape d’une quête solitaire.

L’instant//Francis Thievicz ©

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