#0439.101117

La sage-femme respirait : à l’inverse de ce qu’avaient indiqué toutes les échographies, le bébé n’était pas en peluche. La parturiente dormait encore. Les médecins avaient décidé de pratiquer une césarienne pour éviter un trop grand choc. Si elle savait à quoi s’attendre en accouchant, il fallait se montrer prudent : on ignorait à quoi ressemblerait exactement l’enfant, malgré les clichés utérins. Et voilà que c’était un bébé très banal, avec sa peau fripée, ses yeux plissés, ses quelques cheveux noirs…
Ravie d’annoncer la nouvelle, la sage-femme ne prit pas de gant :
« Le petit est né, il est normal ! »
Augustine fut estomaquée.
« Normal ? Voulez-vous dire qu’il a… des poils ?
– Il n’est pas en peluche, madame. Plus de peur que de mal. »
Elle voulut l’étreindre pour fêter la bonne nouvelle. Augustine la repoussa : elle refusait de voir l’enfant. Elle grogna, fondit en larmes et se tourna vers le mur de la chambre.

La mère célibataire s’était faite à l’idée d’accueillir cette chose incongrue, entre le bébé et l’objet. Elle avait acheté des lessives délicates pour le corps du petit. Sa meilleure amie lui disait qu’elle s’embêtait beaucoup :
« Tu pourras essayer de le laver en machine.
– Pourquoi ne pas l’écorcher, tant qu’on y est ? »
Sa réplique — que l’amie n’avait pas comprise — avait jeté un froid.
Pour que le nouveau-né fût sociable, elle avait trié sur le volet des peluches qui lui venaient de son enfance, et elle avait acheté un « teddy bear » articulé, capable de parler plusieurs langues : « Le petit frère idéal ! »
Elle s’inventait la peau si douce et cotonneuse de son bébé. Elle ne regrettait pas d’avoir été quittée car elle profiterait pour elle seule de cet enfant hors du commun. Elle ne se souciait pas encore de sa vie en société, elle verrait quand il grandirait. Mais un enfant en peluche ne devait pas vivre au dehors… Elle le couverait sûrement toujours.
Comment cela était-il arrivé ? Elle n’avait pas couché avec un ours. Elle se sentait touchée par une grâce infinie, elle était une vierge folle ! Elle demandait sans cesse au médecin de lui confirmer l’anomalie.
Rien ne l’inquiétait sur sa nature : elle se voyait dormir contre lui, le caresser comme l’aurait fait toute mère, mais le plaisir en serait triplé.

Alors, quand la sage-femme vint annoncer que son bébé n’était pas en peluche, elle perdit l’instinct maternel.  Elle déclara, entre deux sanglots : « Que l’État s’occupe de Doudou, né sous X. »

La vallée de l’étrange 4 : Stuffed kid//Céline Maltère ©

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