Au fond de la rue R. gît une bâtisse délabrée, aux murs gondolés comme si tout le bâtiment, pareil à un lion de mer moribond, expirait en répandant de terribles miasmes. Le jardin paraît fertile, mais n’y croissent que de malsains végétaux spongieux, corrompus et pourris, des herbes grasses saturées d’huiles fétides, des plantes malingres croulant sous le poids de bulbes chargés d’alcaloïdes faisant fuir les oiseaux, et des lierres aux couleurs immondes dont la matière évoque tout à la fois le mollusque et le charbon.
Je ne sais ce qui a causé cette malédiction, si ce sont les dépouilles des chiens et chats errants que j’ai enterrées dans ma cave, la petite collection de figurines occultes dont j’ai hérité de mon excentrique grand-père, ou un phénomène bien plus prosaïque tel qu’une prolifération fongique ou de quelque autre parasite. Le fait est que désormais je ne veux plus m’infliger la vue de son informe silhouette, en discerner la sinistre allure se découper dans ce quartier dont la propreté des autres maisons semble accuser la grotesquerie de mon antre, entendre les voisins murmurer à son propos en insinuant qu’elle devrait être rasée, cette répugnante maison ; alors j’y reste terré, seul, dans ce silence ponctué par les bouillonnements de la fange puante croupissant sous ses fondations.
Je la dévore, je m’en nourris, au sens propre. Avec le temps j’ai appris à apprécier les moisissures qui se répandent sur ses murs, elles ont un goût carné et une teinte de foie grillé. Lorsque j’ai oublié de placer les entonnoirs au pied des sillons creusés par les insectes, je lape à même les mousses l’ichor suppurant des cloisons, je me délecte de ses parfums funéraires et de ses textures gluantes. Parfois, lorsque je me réveille, je m’aperçois que durant la nuit j’ai ingurgité les glauques filins tissant des réseaux fongiques sur tous les textiles de ma tanière, ne laissant que les tissus poissés de bave.
Bientôt, je le sens, je vais être ce mouroir, bientôt cet amas d’étranges immondices sera mon mausolée évité de tous, invisible sous son infection dont je serai l’organe, bientôt ce lieu sera moi.

Chez moi//Francis Thievicz ©

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