C’est avec les dernières reliques de ma raison que je rédige cette ultime lettre ; que celui qui la parcourt ne doute pas un seul instant que son rédacteur a usé de son arme contre lui-même par l’effet d’un morbide remords : c’est pour, au contraire, avec la même bienveillance à l’œuvre dans le meurtre de Miss Meyer, m’éviter l’asile d’aliénés.
A trop fréquenter les dernières limites du sensé on prend le risque de chavirer dans le précipice de la folie, mais c’est toujours trop tard que l’on en prend conscience.
En proie à ce mal que certains nomment l’ennui, que d’autres, moins avisés de l’insipidité du monde, qualifient de lassitude, je m’étais livré aux fantaisies de toutes sortes; tout ce qui pouvait potentiellement m’extraire de ma condition d’humain, d’animal, de Terrien, d’être réel, je m’y suis abîmé.
Ayant consulté le livre que vous trouverez posé sur mon bureau, je traçai les trois cercles et les sceaux, plaçai les minéraux aux points cardinaux, jeûnai et tournai sur moi-même. Damnation, ces visions, ces pensées, ces contemplations de concepts éthérés ! Je sortis de mon corps, empruntai des voies flamboyantes et nébuleuses, explorai le monde dans toute son essence, l’existence sans ses oripeaux, la vérité dans sa substance.
Dans ces abstractions qui me parurent m’avoir intégré une éternité durant, je perçus des appels aux relents de vie antérieure, des mots composés dans un idiome d’une vie passée : « esprit, es-tu là ? » Je suivis la voix et répondis à l’aide des formes floues qu’étaient les instruments dont usait la spirite. Nous dialoguâmes longtemps, assez pour que je sache qui elle était.
De retour dans mon corps je me rendis chez elle et, après avoir pris soin de savoir si elle était bien celle qui avait cru parler à l’âme d’un mort, je l’assassinai, évidemment. Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Les esprits n’existent pas plus que les phénomènes paranormaux, nous étions tous deux fous, moi d’avoir cru pénétrer des landes spirituelles, elle d’avoir communiqué avec un esprit via certains arts sombres. Nous aurions finis en asile d’aliénés.
La mort vaut mieux que la démence.

Je ne suis pas fou//Francis Thievicz ©

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s