Même sur ses terres par-delà les mirifiques montagnes sans nom, dans sa baroque tour par-delà les évanescents nuages d’acier sur lesquels les reflets lunaires sculptent de parfaites rêveries, même dans le donjon des Songes où les escaliers en colimaçon sont taillés dans les parfumés os de cyclopes fumeurs d’opium, même dans sa bibliothèque où s’entassent myriades de volumes de poésies, de gravures bizarres, d’objets exotiques, de crânes sinistres, d’instruments de musique modulant des sons par-delà les sons, même bercé par les volutes d’encens sacrés, il soupirait, las, se remémorant le temps béni où les morsures de serpents à œil d’onyx lui suffisaient à sourire, les époques pures où les souvenirs de l’inconnu le faisaient voyager dans des vies fantasmées se confondant avec son passé effectif, le temps où l’humidité empoisonnée de son fiel distillait de capiteuses humeurs d’absinthe et de jusquiame animant tout lieu d’une perfection éthérée, ces temps dont il ne retrouvait plus les chemins désormais barrés de coulées de laves incandescentes.
Désormais arrivé aux confins d’un hédonisme d’esthète étranger au monde, il ne prenait plaisir qu’à la destruction mélancolique, à la déconstruction de tous les vaisseaux imaginaires qu’il avait empruntés pour continuer son périple solitaire absurde. Non qu’il regrettât d’avoir préféré cette voie plutôt qu’une autre plus conventionnelle et plus prosaïque, mais qu’il maudissait le fardeau de la liberté et de l’espoir, l’esclavage de cette plume barbelée avec laquelle on écrit son destin, la souillure de cette encre dont on use pour noircir les anodines pages de son existence.
De sa terrasse il contempla les fresques nuageuses sur lesquelles dansaient les flaques d’airain, dans lesquelles puisaient quelques spectres sculpteurs d’inspirations, les cimes sur lesquelles parfois allaient mourir quelque ascète pour effacer son incarnation en toisant méprisamment la face terrestre de la vie, l’horizon enflammé par un crépuscule jamais assez incendiaire, et les étoiles qui, de l’autre côté du firmament, commençaient à trahir la discrétion de leurs bien insignifiants ballets cosmiques.

Le reclus contemplant une mer d’ennuis//Francis Thievicz ©

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