Que l’on ne s’y trompe pas, même dans les froides et austères cellules d’une bibliothèque on forge son expérience. De l’enfermement dans un navire en perdition sur une mer démontée aux affres de l’agonie lors d’un assaut sur le champ-de-bataille, des suffocantes et hostiles frondaisons de la forêt vierge aux supplices d’une nuit hivernale dans les alpages sous le dédaigneux et insolemment parfait firmament nocturne, je n’ignore que peu de choses de la substance des aventures dont peut jouir quiconque sait chercher péril et trompe-ennui, pourtant la réciproque, je pense, ne sera jamais valable. Voilà pourquoi je n’escompte aucunement faire accepter mon court récit comme une fidèle description des événements. Qu’il me suffise d’évoquer la simple lecture d’un certain opuscule maudit sans titre, de souligner la disparition de la luminosité, de présenter un dictionnaire afin de réclamer que certains mots soient inventés pour décrire prosaïquement les formes apparues à même l’éther, de révoquer toutes les mathématiques dont aucune – même parmi les plus abstraites – ne peut permettre aux architectures révélées par la vésanique goétie à l’œuvre de se traduire de quelque manière que ce soit, de blâmer les physiciens et les musiciens d’avoir été incapables de produire un instrument ou un solfège à même de rapporter les sons entendus, qu’il me suffise de cracher sur les visions de tous les Bosch, Blake, Doré, Füssli, Goya, pour ce qu’ils n’ont pas même approché la monstruosité de ce qui se présenta à moi, qu’il me suffise de cela pour vous faire comprendre que jamais vous ne pourrez concevoir ce qui fit de moi ce loqueteux dont on croirait qu’il charrie en lui quelque morbide phtisie ou une violente forme de syphilis. Non, jamais vous ne pourrez saisir le fait que c’est mon esprit, mon âme, qui a été corrompue par la putrescence de cette chose qui, parce qu’elle n’est jamais née, ignore la mort, la sanité, la conscience, qu’elle n’est que dégénérescence, croupissement, splendeur et pourriture. Une fange hors de l’existence, un miasme abstrait, une hideur transcendée, l’essence d’une effroyable poésie composée dans le cauchemar que concevrait le cadavre d’un Maldoror inhumé dans l’estomac de Moloch. Cela, vous n’auriez pu le vivre qu’en lisant le dernier exemplaire de ce livre qui est désormais un tas de cendre dans un coin de mon bureau, d’où émergent, encore maintenant, de spongieux et irréels tentacules.

Opuscule de cendres//Francis Thievicz ©

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