J’avais regroupé les témoignages concernant cette zone dépeuplée du plateau de C., j’en avais parlé à quelques collègues qui s’étonnèrent des croquis botaniques dressés par les rares autochtones s’y étant aventurés, et j’avais décidé de m’y rendre, aussi optimiste que l’on peut l’être en préparant des fouilles dans un ancien temple amazonien ou babylonien.
Damnation ! Cette note basse et oppressante, ce silence pesant et ces formes géologiques absurdes, ces strates de boues gardant des empreintes encore fraîches d’animaux disparus et inconnus ; j’avais élaboré les théories les plus sensées pour les expliquer. Une lumière éthérée baignait les lieux, et plus on tentait d’en atteindre le centre plus les couleurs gagnaient en abstraite intensité, comme si les ondes de toutes sortes venaient ici trépasser, gésir et se décomposer en lueurs mortes. Les sons eux-mêmes étaient visibles, palpables, de plus en plus concrets à mesure que je pénétrais la zone. Je dus passer près d’une semaine à approcher précautionneusement le cœur de la singularité, une semaine durant laquelle je m’abîmais tant dans mes recherches que je ne me rendis pas compte des effets délétères sur mon corps, une semaine durant laquelle je compris que tout ce qui pénétrait ici se libérait de l’emprise du temps pour tendre à une vésanique éternité. Les voix, les hurlements, les êtres, toute chose ici piégée y restait à jamais, tout, y compris ce que nous ne soupçonnerons jamais, y compris les formes qui nous ont précédées et face auxquelles nous ne sommes que des atomes inconscients et misérables.
Ma vie tout entière, désormais qu’à 45 ans mes organes sont ceux d’un bougre de 80, pour ne me voir gratifier que de moqueries et de mépris de la part de collègues qui ne daignent pas même accepter mes invitations à visiter les lieux. Je crache sur Prométhée qui n’a donné le feu à l’humanité que pour ouvrager des idoles d’eux-mêmes et non pour mettre en lumière les ténèbres dans lesquelles ils baignent. Je crache sur les enfers régnant à l’intérieur de ce cercle que je n’ai osé examiner que depuis l’extérieur, je crache sur toute la vie, sur vous et vos pathétiques certitudes.

Trou d’éther//Francis Thievicz ©

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