Tout un décorum accompagne l’astronomie amateur : la mise en place des instruments, leur réglage, l’extinction sauvage des becs-de-gaz… Parmi les astronomes réguliers venait souvent un certain Honorin qui avait pour particularité de refuser tout anthropomorphisme stellaire, niant leurs noms tant latins qu’arabes, contestant les formes conventionnelles des constellations habituellement attribuées, etc, rendant d’autant plus solitaires ses contemplations célestes par le fait que nous ne pouvions comparer nos randonnées sidérales avec lui, bien qu’il reconnaissait en grande partie les noms du catalogue Messier.
Parmi les manières des astronomes il y a l’obligation de ne pas user de lumières (sinon ténues, rares et rouges) lors des observations, et se reposer la nuque régulièrement. Parfois, lors de nos pauses, je voyais Honorin fixer des points dans les ténèbres où s’étend l’obscurité sylvestre, et lorsque je l’interrogeais il évoquait des formes claires et indéterminées dans les bois en contre-bas.
Parfois je m’endormais dans mes couvertures lorsque des bandes de nuages empêchant les observations glissaient dans les cieux, et, le matin, je voyais revenir Honorin des landes sylvestres, sans un mot.
Ce fut une aurore après une éprouvante nuit venteuse qu’il revint à sa lunette tombée à terre. Son corps exhalait des miasmes putrides et mortuaires, ses yeux étaient vitreux, sa peau terriblement diaphane et marmoréenne. D’une voix caverneuse il évoqua des os et des corps seulement visibles sous une Lune humide, des caveaux accessibles uniquement par des défunts n’ayant jamais vécu, de voies vers des éternités pires qu’un néant habité, et d’autres divagations romantiques du même acabit. Mais ce n’était qu’une connaissance parmi tant d’autres, ni un ami ni un camarade, et lorsque le lendemain soir il passa sans sa lunette en direction de ces pâleurs que désormais moi aussi je voyais, je ne l’interrompis pas plus que je ne me rendis sur les lieux où éclatèrent des coups de feu. On ne trouva jamais aucun corps.

Coup de Lune//Francis Thievicz ©

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