Si mon chien ne s’était pas enfui je n’aurais jamais eu à écrire ceci, et désormais ce n’est pas la perte de mon fidèle compagnon que je pleure, mais celle de ma raison et de ma crédibilité. Je ne prétends apporter aucune réponse, aucune théorie, je n’ai jamais possédé de grande science et n’ai jamais lu un seul livre en entier, mais je sais ce que j’ai vu, et je vous conseille de me faire confiance et de n’y pas aller voir par vous-même.
Avec Léon nous étions partis bivouaquer à une dizaine de kilomètres plus au sud de ma cabane, sur une crête que je pensais inaccessible jusqu’à ce qu’un éboulement dessinât une voie d’ascension aisée. La nuit avait été calme et chaude, les étoiles plus nombreuses que jamais dans un ciel faisant paraître chaque minute trop courte avant le lever du soleil.
Ce fut à l’aube que Léon se mit à japper avec inquiétude. Craintif, voire peureux, il l’a toujours été, voilà pourquoi je ne crus pas qu’il pût réellement partir vers le danger sans revenir quelques instants plus tard.
La matinée était déjà bien engagée lorsque je me lançai à sa poursuite, jusqu’au soir, l’entendant toujours aboyer mais ne réussissant jamais à l’apercevoir.
A la nuit tombée je vis luire des éclats, non des yeux de prédateurs nocturnes ni des éclairages artificiels, mais des scintillements aux couleurs qui m’étaient jusqu’alors inconnues.
Le lendemain matin je pus contempler la masse minérale au pied de laquelle j’étais arrivé. Un amalgame comme du béton, des concrétions inouïes, une sorte de mégalithe recouvert de mousses, de terre, d’arbres biscornus ; un amas de matières duquel s’élevaient des fumerolles délétères retombant en intolérables miasmes, un relief parfaitement inhospitalier. Si cela n’avait été pour aller récupérer la dépouille de Léon j’aurais fait demi-tour et je n’aurais pas vu à travers les trouées, je n’aurais pas aperçu les vastes et aberrants fossiles, les immenses sculptures, les cavités laissant penser que toute la montagne avait été fabriquée pour recouvrir ce chaos de mouvantes visions corrompues, cette voie vers cet autre monde qui n’est ni de notre espace ni de notre temps mais qui existe pourtant. J’ai hurlé, je me suis mutilé, et j’ai raclé le sol dans l’espoir d’en boucher certaines blessures laissant trop discerner ce qui devrait rester caché ; et j’ai fui.

Même les montagnes s’usent//Francis Thievicz ©

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