Nul n’est partisan de la torture ou de la barbarie à la prison de Brotonwchko, pourtant sur le lac entourant l’île carcérale, fréquemment résonnent les hurlements des détenus. Nous devons chauffer les antiques plaques de ce métal étrange avant de forcer à s’y allonger ceux que nous noierons lorsque le moment sera venu.
Nous avons tenté de sonder les profondeurs des eaux, mais toujours les cordes plombées nous revenaient étrangement enroulées, parfois avec des ossements intriqués dans des algues et des amas de pestilentielles agrégations organiques. Nous avons aussi tenté de trouver quelle source pouvait alimenter le lac, de l’assécher, de le faire baisser par tous les moyens, de l’empoisonner, mais tous nos efforts furent vains.
Depuis que cette contrée du monde est peuplée, les sacrifices ont toujours eut lieu de la même façon.
D’abord, afin d’anticiper et soigner la blessure de cette servile tourmente dont nous sommes affligés, on tenta de comprendre si le cycle suivait quelque révolution solaire ou lunaire, si l’indéfectible présence des crapauds lors des phénomènes pouvait être un indice suffisant. A l’époque des invasions on interrogea des savants ottomans, eux qui avaient compris la nécessité de laisser cette tradition perdurer, on questionna des alchimistes praguois, des érudits viennois, mais jamais nous ne reçûmes quelque conclusion fiable.
Ainsi gardons-nous toujours au moins deux prisonniers prêts. Lorsque les eaux commencent à bouillonner, que les phosphorescences luisent depuis les insondables profondeurs, que les musiques bourdonnent sur l’onde, que les batraciens chantent avant de se laisser dépérir et infester les rivages d’écœurants miasmes, lorsque les vagues immobiles apparaissent ; alors, sur une barque nous envoyons un marqué, comme nous appelons les prisonniers offerts en offrande. Puis, lorsqu’il se fait lacérer et démembrer par des formes abstraites avant d’être abîmé dans les eaux, nous scandons les litanies impies permettant de laisser momentanément la paix regagner nos contrées.

Le temple de Brotonwchko//Francis Thievicz ©

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