cas

La vague de suicides qui déferlait sur notre nation mettait dans l’embarras les autorités compétentes. L’organisation des secours était difficile : tous les jours, des dizaines de morts jonchaient le macadam et les concepteurs de smartphones dernier cri avaient été sommés d’élaborer un système de blocage permettant de brouiller certaines fonctionnalités des téléphones portables.
Ce jour-là, debout et tremblante sur la rambarde du balcon, Lucienne, déprimée mais souriante malgré tout — il fallait faire bonne figure —, se jeta les bras déployés dans le vide. On aurait dit une mouette molle qui ne savait pas voler, secouant ses membres comme un pantin désarticulé, les seins mafflus gonflés de l’air avalé au cours de la chute. Elle s’écrasa dans un bruit d’os mouillés qui se fracassent. Elle eut juste le temps de partager la photo qu’elle saisissait en plein vol avec la caméra frontale de son iPhone, tout en murmurant « Je vous aime » face à l’objectif, afin que ses enfants puissent suivre la publication de l’image sur les réseaux sociaux en guise de message d’adieu — les « kill himselfie » faisaient en effet fureur et créaient le buzz sur la Toile.
Un badaud, encore sous le choc de ce triste spectacle, ramassa avec circonspection la perche de Lucienne, qui ressemblait à s’y méprendre à la canne blanche d’un aveugle.

Candidat au suicide//Patrick Boutin ©
Illustration//Olivier Texier ©

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