En toute occasion, Silvestre aimait écrire des lettres. Son inquiétude naquit le jour où trépassa sa fiancée : elle venait de lire un poulet. Avant elle étaient morts le percepteur et le facteur, plusieurs de ses amis à qui il avait envoyé ses vœux de bonne année. Il s’épouvanta : n’était-il pas le mauvais œil, celui par qui le malheur arrivait ? Heureusement, il vivait avec ses parents qui se portaient presque à merveille.
Le temps passa. Il aima une autre femme qui, plus tard, connut le même sort. Croyez-vous qu’il aurait pensé que cet aiguillon de raie toxique, acheté sur le marché à un vieillard très louche, était la cause de ce fléau ? On lui avait vendu comme la meilleure des plumes, et c’était vrai : ses inspirations de toutes sortes, amoureuses, administratives, n’avaient jamais tari depuis.
Il ne sut pas que l’encre de ses lettres tuait ses correspondants car, devenu veuf à plusieurs reprises, esseulé et ruiné, avec pour compagnie une mère tétraplégique et un père amnésique − à qui il n’écrivait jamais −, ses nerfs avaient cédé : angoissé au dernier degré, il avait pris la sale manie de mâchonner son stylo.

Canines et Flore 35 : La raie toxique//Céline Maltère ©

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