Ma mélancolie serait le mal du siècle. Où ai-je lu cette sentence ? Et surtout de quel siècle est-il question ? Quelle époque bénie fut donc assez inconsciente pour ne pas entendre en chaque instant l’écho de ce vide universel dont résonne l’univers ?
Mon seul divertissement est, dans la solitude de la nuit, de me promener par les allées des cimetières, me perdre parmi les tombeaux les plus anciens, songer aux vies épargnées d’encore endurer la veille, libérées du fardeau d’exister, et les insulter, cracher dans les interstices des dalles funéraires que je crée parfois moi-même à coup de canne ou de pied.
J’en étais à ainsi me soigner – comme certains vont voyager dans les parfums de l’éther, s’abrutir de laudanum, ou grimacer en lapant leur vaine absinthe, c’est-à-dire par souci d’hygiène – j’en étais donc à me médiciner en logorrhant de complexes argumentations en faveur de la mort volontaire, quand une voix osa ainsi m’interrompre :
« La mort est pareille à une maîtresse une fois épousée, ou à quelque révéré mystère dont on a percé la gangue de nacre, ou à quelque métaphore que vous trouverez pertinente.
– Qui donc dans la nécropole pour partager ma vespérale affliction ?
– L’un de ceux sur l’antre desquels vous venez de cracher et que vous consternez par votre optimisme.
« Le trépas n’attire que les vivants et ne retient les défunts que par défaut de solution de retour. Mais l’ennui de vivre n’est qu’une mise-en-bouche. Les danses-macabres, une fois le charme passé, ne sont que de monotones mascarades. La fraîcheur du tombeau ne fait pas regretter de ne pas avoir à s’aveugler sous le soleil, mais il n’y a alors plus aucune saison à haïr. Voilà : plus rien à détester, plus rien à espérer voir détruit.
– Vous pouvez encore tourmenter les vivants comme moi…
– C’est que je suis un cadavre encore jeune. Vous verrez lorsque votre temps sera venu, les vieux morts sont pareils à des sages : ils ont compris et attendent sans ignorer qu’il n’y a justement rien à comprendre ni à attendre. »
Ah ! Si j’avais pu, je l’aurais tué, ce mort et ses vérités. Quel espoir dans la vie si l’on nous ôte l’horizon mortuaire ?

Le mort neurasthénique//Francis Thievicz ©

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