Crains la solitude éternelle
Comme tu crains les rêves,
Parfois la vérité est une venelle
Où pourrissent les…

Ce sont les vers qui me viennent en tête tandis que je commence mon récit, mais je ne sais si j’en suis l’auteur ou si un autre les a imprimés dans ma mémoire. Voilà qui est étrange car je me sens tout sauf esseulé.
Souvent, par le passé, je restais des heures assis dans mon paisible et serein salon, face à cette rotonde, dans un fauteuil bien confortable au capitonnage épais, toisant la colline qui se dessinait au gré des saisons derrière les rhododendrons plus ou moins épanouis, le ciel et ses teintes infinies à l’aurore et au crépuscule, les étoiles ennuyeuses mais oniriques, l’étrange azur du firmament diurne…
C’est étrange car ce ne fut que lorsque les ténèbres avaient déjà pris depuis environ trois jours que je m’en rendis compte – insolent casanier reclus dans ses voyages intérieurs que je suis – et seulement en produisant de monumentaux efforts pour me souvenir des tentacules pareils à des ombres flottantes qui s’étirèrent alentour, dehors. Puis une obscurité éthérée, diffuse et imprécise pénétra la luminosité, si sournoisement que rien n’aurait pu précisément suivre son mouvement, si pernicieusement qu’aucun instrument de mesure optique n’aurait pu en évaluer le degré.
Tout peut mourir, même ce qui ne vit pas. Tout va mourir, puis pourrir, et servir de pitance, mais à quoi ou à qui ? J’ai décelé dans les ténèbres elles-mêmes des piqûres pareilles à celles que l’on peut trouver sur les bois infectés ou les chairs de cadavres laissés libres de moisir. Parfois je peux déceler de l’animation dans ces manières de grottes, des reptations agitant le néant, de lascifs mouvements à la fois raffinés et primitifs. Leurs silhouettes se découpent sur les dernières structures de l’existence, des formes que même l’art du plus dément des graveurs ne saurait traduire.
Je ne crains ni la solitude ni le trépas, je sais que rien n’est seul et que rien ne périt vraiment, ce que j’ignore c’est la destination de ce qui fait de moi ce que je suis. Je ressassais cette phrase lorsque je finis par entreprendre, en rêve, l’exploration des cavités. J’avais cédé à l’appel de la connaissance, l’attrait de l’indicible vérité que recelait le maillage des ténèbres. Un maillage si étroit qu’y pénétrer, même dans l’éther, requerrait la faculté de décomposer son être immatériel. J’eus tôt fait de découvrir les créatures dont j’avais entr’aperçu les silhouettes, ces créatures qui s’avérèrent être les génitrices de ces orifices, sortes de vers aveugles au dard effilé. Ceux-ci me découvrirent dans l’état de décomposition immatérielle que j’avais moi-même provoqué et pénétrèrent ma substance pour en sucer la sève.
Désormais, ce sont les vers qui me sortent de la tête tandis que je termine mon récit, et la décomposition n’est plus restreinte à la trame onirique, je la sens qui me rogne jour après jour, lorsque je cueille les parasites s’échappant des pores de mon visage. Car la vérité est une venelle où pourrissent les sèves.

Du pourrissement dans la venelle//Hugues Canetti, Francis Thievicz & Sylvain-René de la Verdière ©

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