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A la fin du XIXème siècle, avant l’horrible guerre, les notables Verrue étaient très respectés. Dans leur maison bourgeoise, rue Cuvier, les portraits suspendus aux parois humides et spongieuses montraient les boursouflures qui leur servaient de tête ‒ mais les beati spiritu voyaient en elles, bien volontiers, la première phalange, face ventrale, d’un index ou d’un doigt quelconque. Personne ne se figure que quelques êtres de notre espèce puissent avoir une morphologie étonnante.
Sur le tableau familial, peint par Vivian Destord, s’affichaient trois générations. Tous avaient en commun, du grand-père à la petite-fille, une étrange face de kyste ; leur corps était informe et, sans exagérer, il semblait qu’une drôle de pâte se mouvait lorsqu’ils marchaient. Ils apprivoisèrent leur laideur, et elle fut leur outil pour faire vive impression sur les habitants de la ville. Le peintre n’avait-il pas écrit, sur son cahier d’esquisses, qu’il devait s’inspirer des ventres d’escargot, des bouillies d’asticots, de poires blettes pour représenter la famille ?
La jeune Elsa Verrue, infiançable, se promenait toujours avec une belle ombrelle qui couvrait ses airs de patate ; son frère et ses cousins oscillaient entre la guimauve et le cor, fiers de leur nature excroissante. Hector, le père, avait fait médecine. Savant spécialisé dans les maladies de la peau, il se glorifiait de son visage absent, de sa silhouette amorphe, si bien qu’il faisait tout pour embellir ses congénères : il n’eût pas souffert un rival. Quant à la limace qu’on voyait s’avancer dans le Jardin des Plantes, c’était simplement la grand-mère en promenade : très âgée, elle se liquéfiait peu à peu. Et tous proliférèrent de manière congénitale. Aucun mariage, jamais, n’eut lieu en dehors de la famille.
Et puis un jour, ils trépassèrent, tous à la fois, sans prévenir : ce fut une hécatombe. On les ensevelit dans un somptueux mausolée (réservé à perpétuité) qu’avait fait construire le grand-père. Combien de Verrue à l’intérieur de ce tombeau ? Nul ne saurait le dire. Ils étaient morts comme une épidémie s’éteint, ensemble, sans autre explication que celle qu’on a pu lire dans un vieux livre d’école : les gueules cassées, à leur retour, leur auraient fait de l’ombre.
Allez-les voir au Père-Lachaise.

Canines et Flore 31 : Sépulture de Famille Verrue//Céline Maltère ©
Illustration//Jean-Paul Verstraeten ©

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