Tout praticien est un jour ou l’autre confronté à quelque maladie d’un genre inconnu, c’est alors qu’il doit aviser, et, encore plus qu’en d’autres exercices, accepter de laisser la chance faire son œuvre.
Un homme se présenta un soir avec, à l’avant-bras, une sorte de plaie profonde dont il prétendit ignorer l’origine. Il m’expliqua s’être réveillé de sa sieste avec cette blessure, les draps épargnés par tout épanchement sanguin. Je l’interrogeai sur la présence d’araignée ou de serpent, mais il m’assura que sa femme tenait son logis de main ferme, ce que je pus plus tard constater par moi-même.
Le lendemain ce fut son épouse qui vint me chercher et m’obligea à rejoindre son mari qui se hasardait aux confins du désespoir. Je le trouvai en larmes et hagard. Après lui avoir administré une rasade de cognac et fait préparer un verre de vin rouge, j’examinai la lésion qui n’avait pas évolué : ses contours n’étaient pas nets mais ne paraissaient pas infectés, la matière était insolite mais n’exhalait aucun miasme gangréneux, quant à sa profondeur… Eh bien disons qu’elle était indéterminable.
Lorsque j’interrogeai mon patient sur l’application des cataplasmes prescrits, il s’esclaffa et se répandit en babillages. Comme pour m’expliquer, sa femme, sans un mot, plaça une compresse sur la plaie qui l’engloutit – il n’y a pas d’autres mots.
« C’te trou, ça avale tout. » Et en effet, ce qui entrait en contact avec la plaie y disparaissait, du bandage à la seringue de cocaïne.
Après plusieurs jours je réussis à convaincre mon patient de se faire amputer. Mais là encore l’échec fut total : le membre, une fois coupé, ne présenta plus aucune altérité, mais la plaie restait dans la continuité de l‘épaule et du coude, comme si elle adhérait au spectre du membre.
Plusieurs confrères furent consultés, et, en dernier recours, nous conseillâmes au malade de tenter de passer sa tête par la plaie, la tête et tout le reste de son corps si possible, de plonger dans la blessure et la contraindre à une manière de paradoxe. Sitôt eut-il le front dans la cavité qu’il fut absorbé tout entier.
Nous réussîmes à monter le cercueil jusqu’à la pièce où flottait la plaie que nous pûmes, à force de ruses et d’obstination, enfermer dans la bière.
L’épouse refuse de croire que son mari est mort, cette sotte ne fait pas confiance au verdict médical, pourtant elle a bien vu la plaie se faire enterrer et recouvrir d’une stèle. Que voulez-vous ? Les désespérés s’accrochent toujours au doute pour éviter de faire face à la réalité…

La plaie//Francis Thievicz ©

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