Nous avions pêché des sirènes, des naïades, des monstres marins. Ce fut un vrai massacre ! La plupart de nos prises, harponnées violemment, avaient le corps en charpie. Quel spectacle navrant… Nous devions arracher l’hameçon qui s’était planté dans la gorge, parfois dans l’estomac. L’océan transparent était devenu rouge.
Nous conservâmes quelques spécimens intacts pour les céder à des musées ou à des cirques. Nous réservions les plus précieux à des collectionneurs. Au Gourbi de la Place Pénélope dont nous étions parfois les fournisseurs, on trouvait des bizarreries. Je ne m’étonnais plus des babioles que vendait le propriétaire. Lui-même était une curiosité :
« Montrez-moi vos sardines ! » me dit-il en riant.
Aidé par deux manœuvres, j’avais apporté un grand coffre rempli de créatures qui ne respiraient plus. Mon client souleva le couvercle, jaugea rapidement mon butin : il avait déjà en boutique des morceaux bien plus beaux et ne désirait rien nous acheter :
« Vous êtes déçu, dit-il. Entrez. Je vous offre un café. »
Mes hommes m’attendirent au camion. Nous discutâmes un peu dans son gourbi, sous l’œil monogame des cyclopes et l’attention des bêtes polycéphales. Puis l’humeur de mon hôte s’échauffa. Il brûlait de me montrer quelque chose.
Nous longeâmes un petit couloir ; il ouvrit une porte derrière laquelle je vis une femme splendide qui était allongée. Et elle était vivante ! Il devina ma surprise : il conservait rarement des monstres vifs, cela les rendait invendables. Aussitôt, je compris pourquoi il ne voulait pas de mes poissonnes assassinées !
« Je tiens fort à cette femme hybride.»
Je m’approchai pour vérifier ses dires car, de loin, il me semblait qu’elle allaitait, et je ne lui trouvais pas d’autres particularités que sa beauté divine. Je vis alors cette chose étrange. Sa poitrine était ainsi faite : son sein gauche, très bien modelé, n’avait rien de surprenant. Mais sa mamelle droite trempait dans un bocal qu’elle tenait sur son ventre : à la place du sein, un poisson frétillait. C’était un merval dru qu’elle sortait à l’air libre lorsque son maître ou un chaland venait lui rendre visite. Elle posa donc le récipient sur la table de chevet. Je fus médusé par la moustache de l’animal… La gueule du poisson-chat devenait une aréole : elle cherchait l’eau dans l’air et luttait contre l’asphyxie.
Pour la première fois, j’eus envie d’embrasser, malgré l’embarras des bacchantes, une bête à pleine bouche.

Vénus 13 – 5 : Au Gourbi de la Place Pénélope//Céline Maltère ©

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