« Et depuis tout ce temps-là vous n’avez pas pu apprendre que c’est la fugacité des choses qui les rend acceptables, mais que fondamentalement tout est ennui, que rien ne vaut la moindre peine, le moindre effort, la moindre attention, que l’existence est un néant corrompu ? »

Ce fut à Damas que je trouvai le sculpteur de songes, dans son atelier souterrain constitué d’un labyrinthe habité par le silence et des parfums oubliés depuis des éons.
On ne le trouve pas par hasard, on n’en connait l’existence ni par les guides ni par quelque parole que ce soit, mais en déambulant dans la vieille ville après qu’il vous ait visité en songe et dévoilé des mystérieuses voies.
Yeh’nock n’a pas le teint cuivré des assyriens ni les traits caractéristiques locaux, mais un visage simiesque, primitif et patibulaire, avec, en guise de face, un épais cuir de jais imberbe et fripé fendu par une bouche édentée exhalant la même odeur épicée que celle des momies. La langue qu’il employa en me recevant devait être du sumérien ou du syriaque mais il glissa rapidement vers le latin puis un français maniéré et ancien suffisant à notre bonne compréhension.
Avec une prodigieuse économie de mots et aidé par d’intraduisibles emphases poétiques, il évoqua des mythes plus anciens que l’écriture et que l’homme, le chaos et les vicissitudes pré-cosmiques, la destinée et les volontés des dieux enfantés par les remugles de la prime lumière, la naissance de la vie et les échos du vide. Puis, avec le pernicieux art qu’acquièrent les marchands devenus bonimenteurs, il me fit procéder à mon achat sans même que je ne m’en rendisse compte.
J’avais acquis le rêve d’être à la tête d’un harem de goules, et pour rétribution j’avais payé avec mon rêve de détruire la Lune, et un jour de ma vie. Car ainsi procède-t-il : en échange d’un rêve il vous faut vous délester de l’un de vos songes et d’un jour de votre vie. Votre rêve, il le troquera plus tard, et votre jour de vie, il en jouira lui, comme il prétend le faire depuis des millénaires.

Le plus vieux camelot du monde//Francis Thievicz ©

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