Nous reçûmes le télégramme lorsque l’horloge carillonnait pour la deuxième fois, et lorsque j’eus fini de le lire, le dernier tintement me parut un sinistre glas anticipé.
En quelques instants nous fûmes à la porte du blasphème, figés d’horreur et pourtant si avides de savoir quel mystère se tramait.
Ce fut mon camarade du Club des Rêveurs qui pénétra dans la pièce le premier, lui aussi qui se jeta sur le corps manifestement agonisant sous l’effet des drogues que le moribond endormi s’était injectées, lui qui glissa sur les seringues et les flasque pour aller heurter l’oniroscope, ce dispositif proscrit et dont les plans sont gardés aussi secrets que les arcanes de la pierre philosophale, cette machinerie luciférienne constituée d’une fine feuille de cristal sur laquelle un miroir renvoie les songes de celui qui a placé sa tête sous le complexe réseau d’aiguilles de cuivre.
Mon ami et le rêveur expirèrent ensemble, excrétant d’immondes chimères enchevêtrées à la surface des  murs et du plafond, des songes à l’état brut, corrompus, grotesquement amalgamés entre eux, déjà pourris par leur union avec l’acide tissu de la réalité. Des hurlements et des rires, des murmures et des espoirs, des démences et des aberrations, le passé grimé en idéalisme, tout ceci déchira les lieux tandis que les éclats de verre retombaient en froides poudres de sable et que les corps, privés de leurs âmes, empuantissaient déjà la chambre.
Louée soit la Faucheuse qui les a récoltés pour jeter leurs restes dans les limbes d’un néant qui les gardera à jamais éloignés du souvenir d’avoir mêlé leurs rêves, de les avoir délivrés de leur paisible domaine, d’avoir laissé fuir leurs matières oniriques hors de leur propres ignorances, d’avoir libéré leurs songes de la saine égide des pilons mécaniques sensément placés aux frontières du sommeil par l’esprit pour que l’éveil n’en garde qu’une réminiscence abstraite et fragmentaire.

C’est de la nécessité de communiquer et de nous exprimer que nous avons élaboré les arts et les langues, et probablement par une impérieuse nécessité que ces modes de communications sont maintenus si imparfaits. Ignorons à jamais nos rêves et ceux d’autrui !

Ignorons nos rêves//Francis Thievicz ©

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