« Sans la musique la vie serait une erreur »… Certes, mais je crois que Fernando a quelque peu perdu cette certitude ; et même s’il a toujours été un couard doublé d’un médiocre et même triplé d’un apathique, je crois que si j’avais été à sa place j’aurais probablement partagé son avis.
Il m’avait invité à écouter sa nouvelle pièce musicale, une niaiserie pour flûte. Il était de ces compositeurs qui grattent du papier plutôt que de faire vibrer l’air de sons, et cela devait faire quelques mois qu’il ne devait pas avoir craché dans le tube biseauté que je lui ai offert. A peine le porta-t-il à sa bouche qu’il le laissa choir et s’avachit sur son tapis pareil à un vulgaire pochetron ivre de son poison favori. Ce ne furent pourtant pas les puissances éthérées de la musique qui l’avaient foudroyé mais bien plus prosaïquement une araignée, une simple arachnide d’une belle couleur vermeille dont je tairai le nom.
Fut-ce la stupéfaction, une arachnophobie latente ou le simple fait que je fusse curieux, toujours fut-il que je ne fuis pas et observai. Fernando était encore conscient, ses pitoyables râles étaient assez éloquents, et j’avoue que je trouvai bien plus de délectation auditive à cette improvisation suffoquée de chant de gorge qu’à l’écoute de ses compositions.
Ses lèvres enflèrent jusqu’à prendre la taille de maracas en quelques heures seulement ; à la suite de quoi elles éclatèrent pour laisser échapper une colonie d’insectes octopodes dévorant ses yeux, son nez, ses chairs et tout ce qui le constituait. Quels rythmes dans cette sublime dévoration ! Des triolets de croches cadencées sur des temps inédits, des mesures en 5/19, de frénétiques quadruples croches sur des rythmes en 220.
On m’a vu danser pendant ce festin anthropophage, ce n’était pas avec joie mais dans l’espoir d’amadouer les araignées musicales et les inciter à m’épargner. Et si je souriais et hurlais c’était de terreur. Et si ces araignées n’ont jamais été retrouvées c’est qu’elles n’habitent que les flûtes prêtes à être jouées par les plus médiocres compositeurs.

Neume//Francis Thievicz ©

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