« Nous sommes tous constitués de déchets, quelle différence ? »
La vie de célibataire exige, pour être pleinement savourée, une certaine discipline philosophique, une drastique hygiène de vie, une force tant morale que physiologique. G. avait parfaitement intégré ces concepts : sur mes conseils il s’était initié au scepticisme et, surtout, au cynisme, ce qui lui permit de ne pas se soucier de la relative insalubrité de son logement. Il s’abstenait de salir mais ne faisait rien pour nettoyer ; partout s’accumulaient des poussières, des orbes de matières indéterminées, des amas de résidus de peaux mortes, tout ce que l’économie de nettoyage peut accréter et auquel on finit naturellement par s’habituer.
L’effet à l’œuvre dans son cas, je l’ignore, mais il y eut probablement une conséquence aux courants d’airs et aux mouvements giratoires des poussières. Quand je l’interrogeais sur la chose qui se formait dans l’angle de son couloir, il ricanait : « Ce sont mes restes. Moi, je suis poussière et je reste poussière, je ne le redeviens pas. » S’il avait su combien il avait fatalement raison…
Un matin de printemps je le trouvai mort, son cadavre gisant au pied de son effigie de poussières assise dans son habituelle nonchalance sur son fauteuil préféré.
« Nous sommes tous constitués de déchets, quelle différence ? s’exclama-t-il. Entre, mon ami, entre donc et conversons comme tu conversais avec celui qui m’avait remplacé. Vois-tu, je suis toutes les vieilles cellules que tu visitais durant toutes ces années, ce cadavre, là, c’est un amas d’autres choses que moi, un parasite, des déchets ingérés et assimilés qui n’étaient pas là lorsque moi, le véritable G, je te côtoyais. »
Après tout, il n’avait pas tort. Mais j’ai tout de même changé de mode de vie et ai embauché une femme de ménage. Sait-on jamais, je pourrais bien être un autre que celui que je fus et me faire moi aussi tuer par mon moi antérieur… Rien ne se perd, rien ne se crée, mais tout ce qui meurt peut, parfois, encore tuer.

Pulvis sumus//Francis Thievicz ©

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