Nous regardions les vitres clairsemées sur lesquelles, ce matin-là, s’écrasaient de grosses mouches. D’ordinaire, nous voyions à travers la grande baie de terre, des taupes, des lombrics, des serpents étonnants, tout un monde souterrain qui grouillait et formait notre ciel. La croûte terrestre et ses fourmillements étaient notre horizon.
Nous avions des yeux affûtés, mais installé aussi d’ingénieux périscopes qui nous permettaient d’observer l’intérieur de la croûte. Nul savant ne s’était risqué à regarder plus haut. Nos recherches s’arrêtaient à la limite de ces boîtes en losange que les mouches dissimulaient sous terre, dans une matière ignorée. Nous les nommions « cocons », mais il n’en sortait rien.
Or, depuis quelque temps, des fissures se creusaient dans la voûte, sous l’effet des intempéries qui sévissaient à la surface, plus durement désormais. A certains endroits de la baie, une lumière inconnue, que nous avions entraperçue aux dates fatidiques, jaillissait. Ces surgissements lumineux, que nous nommions contre-éclipses, ne duraient jamais longtemps. Nous savions seulement que là-haut vivaient ces drôles de mouches. Nous en avions si peur que, lors des contre-éclipses, beaucoup d’entre nous plongeaient dans le noyau liquide et préféraient brûler plutôt que de supporter ces visions.
Nous vivions à de hautes températures, mais ne supportions pas la fusion.
Le phénomène étrange se déroula ainsi : à quelques mètres au-dessus de nos têtes, la terre disparaissait et les mouches se collaient à la baie, comme aspirées par quelque chose, mais entravées par l’obstacle solide. C’était affreux de voir leur visage écrasé sur la croûte transparente à nos yeux : elles bavaient, à plat ventre, et ne pouvaient se relever. Durant des jours, et à intervalles réguliers, nous vîmes se propager l’écrabouillement de mouches au-dessus de nos têtes, accompagné toujours de la lumière curieuse, propre à ces contre-éclipses. Les suicides des nôtres furent nombreux, puis nous comprîmes que nous ne risquions rien de ces échouages, et nous restâmes en vie, à contempler les mouches qui mouraient sur nos âmes.
Nous ne vîmes plus ces boîtes, les cocons en losange. La peuplade n’enterrait plus rien et avait dû s’éteindre à cause du phénomène que nos pilules d’histoire appelèrent, bien plus tard, « dérèglement de gravité ».

Canines et Flore 23 : Les subterriens//Céline Maltère ©

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