Souvent je rendais visite à Charles L. afin de le distraire de sa solitude, l’aider à ouvrir les fenêtres pour aérer son antre pourrissant, lui livrer quelques prises de tabac et quelques poussières de café que je troquai contre ses écrits de la semaine.
Il devait l’avoir oublié, pour avoir vécu en reclus tant d’années – en reclus intérieur, en reclus hors du monde -, mais sa demeure était parmi les plus insolites et remarquables du quartier, avec son épais crépis de lierre dans lequel nichaient des faunes sonores, avec ses tours penchées, ses toits pointus, ses périlleux encorbellements vitrés derrière lesquels, le soir venu, l’on pouvait apercevoir des spectres profiter de la faveur des ombres pour contempler les ténèbres.
Depuis un an il ne quittait plus son fauteuil, du moins ne le vis-je jamais debout ni ailleurs que recroquevillé dans le velours molletonné, sa table à écrire sur les genoux, ses fioles d’encre éparpillées à ses pieds. Il ne m’en dit rien mais je le soupçonnais d’être affligé de quelque rhumatisme pour le moins paralysant. Mais, diable ! la maladie, comme les répressions et les censures, n’est-elle pas le catalyseur de l’œuvre romantique ? Jamais je n’eus à parcourir plus majestueuses rêveries que celles qu’il écrivit sur sa fin, jamais il ne se pourra décrire telles métaphysiques en vers rimés, jamais paysages plus idylliquement ensorcelés n’auront été dépeints avec telles économies de mots et si amputés de niaiseries.
Mais de tout cela il ne reste rien, après avoir découvert le corps de mon ami, toujours dans sa position favorite – une mort digne de son esprit – je rentrai chez moi sans même avoir prévenu personne ; et, comme pour me le figurer encore en vie, j’ouvris le tiroir où j’entreposais ses œuvres pour ne plus y trouver qu’un lit de poussière.
Désespéré, troublé, ivre de liqueur spleenétique, je sortis me laisser guider par mes pas hypnotiques habitués au chemin, je ne fus que vaguement interpellé par le vacarme des rats, des corbeaux et des autres résidents des lierres.
A l’intérieur je retrouvai le cadavre de Charles L., toujours assis, toujours sa plume à la main, toujours froid et roide, mais… Bon sang de damnation, même cadavre il avait encore écrit une nouvelle page ! Que ne l’ai-je pas lue avant !

Nulla dies sine linea – Un récit post-mortem//Francis Thievicz ©

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