Il ignorait pourquoi, mais son nom était Kcim. Certains corps continuent de s’agiter lorsqu’ils sont décapités. Dans le cas de Kcim c’était tout l’inverse : il était une tête s’entêtant à vivre après avoir été raccourcie de son corps par un malencontreux coup de scalpel que lui avait infligé la sage-femme, tandis qu’elle coupait le cordon le reliant à sa mère.
Rien n’était normal chez lui : ses dents étaient mobiles et lui permettaient de se balancer afin de rouler pour se mouvoir, il parlait en produisant des sons par le nez lorsqu’on lui soufflait dedans, ses yeux ne pouvant rester tous deux ouverts donnaient l’impression qu’il était toujours complice de quelque plaisanterie. Pourtant ce ne sont pas tout à fait ces curiosités qui nous mènent à conter le récit de Kcim :
Un jour qu’un importun, après avoir mâché de l’ail, avait eu un tête-à-tête avec lui, Kcim avait profité de ce qu’une fillette avait laissé choir au sol un peu de compote de son strudel, pour en laper et s’en enduire la lèvre supérieure à fin de distraction olfactive plutôt que de gloutonnerie. Tandis qu’il s’échinait à tenir l’équilibre malgré les mouvements linguaux et les oscillations de sa mâchoire, un cheval gourmand entreprit, tandis que son cocher somnolait sous sa casquette rabattue, de venir lui aussi profiter de la providentielle gourmandise. L’équidé – animal inintelligent car non-humain – sursauta lorsqu’en soufflant il laissa passer de l’air de ses naseaux à ceux de Kcim qui râla d’égoïsme à l’idée de partager la pomme broyée à la cannelle. Le cocher tira sur les rênes, fit cabrer le destrier, et tomba en brisant le bras d’attelage. Le cheval mal ferré planta un clou de son sabot dans la langue de Kcim et s’en alla, furieux ou effrayé, nul ne le sait.
Un philosophe, ici en promenade, prodigua à chacun ces réflexions :
« Tirons de tout cela des morales : Un cheval mal ferré, pas de son propre chef autrement se chaussera, mais tout de même autrement se chaussera. A trop avoir la langue pendue on finit au pied des bêtes. A s’abaisser au niveau des rampants on finit par perdre son humanité pour ne plus être respecté même par les chevaux. Etc. »

Entêté//Francis Thievicz ©

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