la-dresseuse-de-chiens

L’âme ancestrale frémit ; la gueule mâchicoulante, elle happe : on ne frappe pas à la porte d’un château.

Le roi défunt n’avait pas attaché ses chiens : des lévriers et des molosses, des corniauds et des dogues sortis de cachots invisibles, accoururent dans la direction de la visiteuse qui se dressa, leva la tête malgré sa peur. Elle voulait dominer les bêtes venues pour en découdre avec une étrangère. Mais les chiens ne pouvaient rien contre elle : les ordres du maître étaient morts. Elle s’agenouilla, leur murmura des mots imperceptibles que les animaux mangèrent comme une chair, et dans les solitudes d’une cour fantôme, les cent chiens aboyèrent, tournèrent autour de leur maîtresse, prêts à lui obéir pour cette phrase inconnue.
À travers les rues sans personne, elle se promena avec la meute. Les drapeaux d’une fête flottaient dans l’agonie dominicale. Les remparts avaient tué quelques générations ; et les ruines souriaient à la femme protégée par ses chiens.
Parfois, elle leur disait :
« Votre docilité m’a tuée, plus que votre appétit… Votre secours, autrefois… Pourquoi écoutiez-vous le roi ? Las, je suis transparente. Souvenez-vous de mes caresses.» Et les bêtes couinaient, brisées par la mémoire.

Elle en tête, ils marchaient sur la route, ils n’entendaient pas les moteurs. Une servante que l’on donne à manger aux chiens, pour le plaisir de la cour… l’autre monde…
Elle alla jusqu’au cimetière, si vieux, si improbable qu’elle n’était même pas sûre d’y trouver ce qu’elle cherchait. Quelle vision magnifique, l’escorte de la femme tremblante comme une flamme ‒ emblème aux cent chiens qui l’adorent et qui espèrent, depuis toujours, leur récompense…
Arrivée près d’une dalle brisée, sans nom, juste du sable humide, elle reconnut sa propre odeur enfouie.
« Vous m’avez dévorée, il vous avait promis… mais vous n’avez rien eu. »
Elle siffla, ordonna aux bêtes de creuser jusqu’à l’objet de la promesse. ‒ Car le roi avait dit, par l’abus d’un langage irrespectueux des bêtes : « Vous jetterez ses os aux chiens ! ». Une fois le spectacle fini, il n’en avait rien fait.

Par la victime, des siècles après, justice a été faite.

Res Amatoria 1 : La dresseuse de chiens//Céline Maltère ©
Collage de Jean-Paul Verstraeten ©

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