Vous allez très probablement rire – parce que vous avez lu trop de récits commençant ainsi et que vous n’avez ni l’intelligence de comprendre que tout cela est vrai ni la franchise de vous avouer que vous devriez suivre mon exemple – mais je vais devoir mettre fin à ma vie.
Lors de mes temps libres je m’adonne à l’art de la chasse de fossiles, un hobby qui m’a mené à fouiller des sites qu’ont baignés les eaux primaires de notre planète il y a des centaines de millions d’années, des lieux qui ne sont que des lits funéraires de myriades d’espèces désormais oubliées. Ce fut lors de l’une de ces chasses que je découvris des orbes d’acier, de vulgaires sphères mais composées d’un alliage manifestement artificiel que, dans un premier temps, j’attribuai à la main de l’Homme. J’en ramenai un chez moi pour le comparer aux boulets de canon décrits dans les ouvrages de référence mais, la nuit venue, je le vis luire d’un sinistre éclat et bourdonner un lancinant ronronnement. Tentant de le faire retentir en le frappant avec l’embout de ma loupe, il laissa échapper quelque chose. Quelque chose, oui, quelque chose, il n’y a pas de mot plus adapté car ce n’était ni une lumière ni un son, ni rien de tangible ; une idée pure, un souvenir.
En mon esprit je vis une civilisation reptilienne raffinée, mécanisée, technologique, avide de progrès et de compréhensions scientifiques flirtant avec ce que désormais nous qualifions d’ésotérisme. Je les vis œuvrer pour transférer la substance de l’esprit, les complexions cérébrales, dans une machinerie inaltérable permettant pour l’éternité d’exister. Ils agissaient ainsi parce qu’ils le voulaient, parce qu’ils le pouvaient, dans aucun autre but que l’absurdité de la réussite. Et ils n’échouèrent pas, ils transférèrent d’innombrables quantités de membres de leur espèce dans ces orbes. Et j’en ressentis l’ennui, le lent et irrémédiable passage du temps sans horizon final, l’interminable agonie d’un las désespoir, le désœuvrement et l’impotence.
Cette civilisation a disparu, mais sous les traits de mammifères auxquels j’appartiens elle renaît et en suit les travers. Alors vous avez ri et vous allez encore rire, mais je préfère une belle mort que cette éternité dont je sens les ombres s’étendre sur notre civilisation. Je serai des cadavres réduits en poussière au fond de leur tombe, jamais de ces emprisonnés de l’éternité.

Prisonniers de l’éternité//Francis Thievicz ©

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