Enivré par la monotonie du trajet je glissai à mon voisin de siège :
« Je suis quelque peu inquiet. Je crois reconnaître le wagon dans lequel a eu lieu la terrible tragédie du Paris – Granville. Ah, je vois à votre mine que vous n’en avez pas entendu parlé, c’est normal, les autorités ont tu le drame, moi-même je n’en ai eu vent que parce qu’un bon ami a enquêté sur l’affaire.
« Une jeune femme qui se rendait chez sa tante a soudain aspergé les voyageurs à grandes gerbes de vitriol. Que faisait-elle ainsi dotée, personne ne le sut jamais, elle-même en ignore la raison et clame être montée sans le moindre liquide délétère sur elle si ce ne furent quelques gouttes de laudanum destinées à sa tante. Elle a plus tard expliqué que le démoniaque corbeau ferroviaire aurait profité de l’abattement induit par les langoureux et lassants mouvements du train, le grincement des roues et du châssis, les cliquetis des rails disjoints, pour prendre possession de sa conscience et commettre les défigurations. D’ailleurs, des aveux même des victimes, l’innocente jeune femme aurait effectivement été en proie à une crise d’hystérie tout à fait insolite. Elle agît avec un sang-froid terrifiant, puisant dans sa besace, débouchant puis vidant les fioles sur les visages bientôt liquides, et même si ses mains agissaient avec une singulière efficacité son visage était affligé de grimaces nerveuses.
« Elle fut évidemment acquittée, seulement bonne pour une convalescence dans une agréable maison de repos pour se remettre. Mais tout de même… ce wagon ressemble étrangement à la description que l’on m’en a faite, il n’y a qu’à voir ces traces sur le mur qui ressemblent à… Oh ! mais je vous importune avec mes noires drôleries ; je me tais désormais, bon voyage. »
J’avais tant affiné ma technique que je l’adaptais avec succès selon les pays, la saison, la classe sociale de mes interlocuteurs, la longueur du trajet et même à la vitesse de la locomotive. Cette fois-ci je laissai simplement une série de coupe-choux dans une trousse ouverte avant de discrètement changer de place.

Quelques mots à mon voisin//Francis Thievicz ©

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