Quelle fut donc l’impulsion qui m’entraîna à saisir mon couteau et m’en servir contre moi-même ? Peut-être une forme de poésie inspirée par ce cimetière où j’étais venu flâner pour tromper mon désœuvrement, peut-être un accès de lucidité, très certainement les miasmes que dégageaient cette main et ce bras. Toujours est-il que d’un geste rapide je tranchai la peau à l’endroit où j’imaginais que se trouvaient des veines ou des artères, mais seul un ichor suppura lymphatiquement de la plaie. Je n’avais rien ressenti, ni douleur ni déception, tout juste un peu de honte à ne pas même réussir à faire ce que maints autres désespérés ont accompli avec succès avant moi. Alors je taillai à nouveau, faisant s’exhaler des chairs putrides de fétides parfums aussi écœurants que morbides.
Je crois que c’est à la présence de cette main en décomposition que je dois d’avoir vu mes pensées dériver vers les rives de la tentation suicidaire. Jamais jusqu’alors je n’avais remarqué combien ma main était malsaine, infecte, répugnante, indigne d’un vivant, plus macabre que saine. Je lui octroyai toute la charge de mes peines et déceptions, tous mes maux, toutes mes malchances, et, dans un mouvement atrabilaire, je songeai qu’elle n’aurait pu aller à personne d’autre, aussi insolite me parut-elle. Dans les limbes de mon esprit avait dû naître le doute, l’idée que j’étais aussi mort que ce membre vraisemblablement pas si étranger à moi que ce qu’il y paraissait ; la preuve : il ne s’écoulait pas de sang rouge, vermeil, ni même noir, mais seulement une pestilentielle putrescence peu abondante, une viscosité tenant davantage du champignon que du symbole de vie ; je me sentais aussi non-vivant que cette insensible chose labourée reposant sur ma cuisse.
Je m’acharnai, plantant, écorchant, arrachant, désossant, absent de moi-même, froid spectateur de mon autolyse impossible. Nul influx nerveux, nulle solution.
« Elle est morte, cette main damnée, elle est morte, comme moi, m’écriai-je dans un pathétique hurlement d’athée désespéré de n’avoir un dieu auquel adresser ses aigreurs. Jamais le repos mortuaire ne sera mien, jamais l’extinction de mes sens et de ma conscience…
– Tentez avec vos veines, murmura dans mon dos une voix éthérée à laquelle je n’osai répondre. Tentez de trancher vos chairs plutôt que les miennes si vous désirez tant mourir. »
Le cadavre d’un gentilhomme se tenait derrière moi, le bras passé sous mon aisselle comme si ce fut le mien.
« Le trépas n’est pas donné, tout coûte cher, comprenez-vous ? J’ai tenté de vous faire les poches et voilà que vous en profitez pour me punir par erreur en voulant vous occire. Voilà qui est comique, n’est-ce pas ? Voyez-vous, il faut… »
Je défaillis, sombrant dans l’inconscience pour ne me relever que quelques minutes plus tard, mon couteau encore souillé de la boue cadavérique, les poches vides, la main chaude et vivante mais les poches tout de même vide !

La main morte//Francis Thievicz ©

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