Ce n’est pas que j’aie jamais eu goût au bizarre ou au putride, mais mes inclinations emphatiques m’ont toujours fait me tourner vers les étranges bannis, les proscrits, les parias les plus atypiques et honnis. Lorsque je vis cette pitoyable chose au milieu du terrain vague, presque indiscernable parmi les déchets de toutes sortes, je ne pus m’empêcher de bifurquer de mon chemin, affronter les miasmes qu’elle exhalait, et m’agenouiller à ses côtés afin de lui glisser quelques mots bienveillants auxquelles elle répondit par de pathétiques couinements. Je ne sus ce que c’était, un chat, un chien, un anthropoïde très poilu évadé d’un cirque itinérant, pourtant j’en caressai affectueusement la rêche et sale toison dont la matière s’arrachait par brassées entières.
Plus tard, je revins avec une gamelle d’eau et quelques biscuits que je posai là où je pensais que devait se trouver sa gueule. D’après ses actes, je crus comprendre que l’entité monomaniaque grattait le sol stérile en quête de quelque chose. Instinctivement, je la félicitai par des câlineries, encore et encore, espérant assez dégager ses poils emmêlés pour en découvrir, même vaguement, la physionomie.
Cela devint pour moi un rituel : chaque temps libre je le consacrai à la créature dont l’entreprise évoluait si laborieusement. Tandis qu’elle creusait je la gratifiai de cajoleries, de grattements, tant et si bien que bientôt il y eut davantage de poils à côté d’elle que sur son corps.
Je ne m’en rendis pas compte, lorsqu’il n’y eut plus de toison, lorsque je ne grattai plus de poils mais le sol, frénétiquement, insatiablement. La bête n’était plus là mais, afin de continuer à creuser confortablement, je m’aidai du lit de poils en m’allongeant dessus, et, lorsque le froid arriva, je m’abîmai tout à fait dans ce manteau de crasse.
Parfois on vient me caresser, me gratter, on m’apporte de l’eau ou des biscuits, mais je sais que je n’arriverai pas à avoir fini de creuser avant que l’on ne m’ôte toute cette fourrure à l’intérieur de laquelle j’ai fini par moisir et n’être plus qu’une volonté absolue.

Transvaluation//Francis Thievicz ©

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