sirene

Depuis quelque temps, la baronne Adonise cherchait à me séduire. Cette veuve déchue inventait des soirées auxquelles elle m’invitait. La première fois, je me retrouvai seule avec elle. Inconfortablement assise dans un fauteuil miteux, je sirotais une boisson qu’elle avait concoctée pour moi, uniquement pour moi, disait-elle. Le breuvage n’était pas mauvais, mais la dame à moustaches se montrait si pressante que je prétextai un rendez-vous. Je pris donc congé d’elle.
La fois suivante, elle eut soin de s’adjoindre quelques amies. Dame Quenotte, oupire de son état, se prélassait sur une liseuse dans l’ombre du cabinet pendant que Lilith, le joli succube, suçait une friandise d’un air lubrique. S’ensuivit une discussion animée, faite de silences que couvraient non sans mal les bruits de succion des invitées. Une tasse de la décoction et une bise sur la joue de la baronne, puis je m’éclipsai sous l’œil moqueur des suceuses qui gloussèrent à qui mieux mieux sans que j’en comprisse la raison.
Au fil de mes visites vespérales, l’Adonise parvint à me faire accroire que celles-ci me faisaient le plus grand bien. Après plusieurs semaines de ce régime où je rencontrai dans le cabinet décrépit des créatures en tout genre, j’en vins à ne plus pouvoir me passer du rituel de la décoction et du baiser piquant sur la joue de la baronne. Les quelques fois où mes obligations m’empêchèrent de me joindre à elle me causèrent d’ailleurs un malaise inexplicable. J’avais pourtant bien compris, depuis le temps, que ma présence était liée à ma taille et que je jouais le rôle de la lilliputienne dans l’assemblée des monstruosités qu’Adonise se plaisait à réunir.
Vint un soir où mon état me contraignit à garder la chambre. Je ne doutai pas qu’une tasse de décoction m’eût redonné les forces que je sentais me quitter, mais la faiblesse qui m’assaillait figeait mes membres et compressait mon crâne, si bien que je ne parvins pas à m’extirper de la gangue qui semblait enserrer mes jambes. Aussi eus-je la sensation que la vie m’abandonnait.
Pressentant mon mal par je ne sais quelle sorcellerie, c’est Adonise elle-même qui vint à mon secours pour m’administrer sa boisson bienfaitrice.
« Ma chère, votre transmutation est achevée ! » me déclara-t-elle.
Aujourd’hui, il n’est plus une soirée chez la baronne qui se fasse sans ma présence, car, de son assemblée, je suis désormais la pièce maîtresse, la seule et unique sirène terrestre.

La quadrature de la sirène 4//Céline Maltère & Sylvain-René de la Verdière ©

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