Il s’était réveillé d’un sommeil sans rêve, certainement très tôt car les clartés du jour ne filtraient pas à travers les interstices des volets.
Après avoir laissé son esprit vagabonder à la frontière des songes et de l’éveil, il se décida à regagner son corps, se lever, et, avec cette assurance qu’ont ceux qui vivent dans le même logis depuis des décennies, économisant allumette et bougie, il déambula dans la chambre, passa le seuil et entreprit de refermer la porte afin de ne pas laisser se répandre les miasmes dont se sature une pièce close où un dormeur a sué et exhalé sa mauvaise haleine.
Encore pris dans les serres de la léthargie, il ne se rendit pas compte de la distance inhabituelle qu’il lui avait fallu accomplir en tirant la poignée ; il fit même un pas en arrière, puis un second tout en reprenant davantage conscience et en souriant du fait qu’il avait dû se positionner bien curieusement pour devoir tant reculer avant que la porte trouve sa place. Mais la porte ne trouva justement pas sa place, ni au quatrième ni au cinquième pas. Alors, tout à fait éveillé, presque en colère, tout en gardant la main sur la poignée, il rua, mais la porte continua de pivoter sur ses gonds sans trouver de quoi l’arrêter. Il supposa bien, un instant, que la porte s’était dégondée, mais l’hypothèse était absurde, il la sentait bien encore ancrée, l’obligeant à un mouvement rotatif.
Poussant encore et encore, virevoltant sans cesse, il aurait traversé un nombre incalculable de fois la cloison où étaient rivées les charnières ; et ce fut par fierté – certes, une bien insolite fierté – qu’il ne céda pas à l’envie de poser sa main sur le bois et remonter vers le mur afin de calculer l’angle d’ouverture.
Ainsi donc tournoya-t-il encore et encore, dans ces ténèbres où nul repère ne lui permit quelque évaluation que ce fut. Peut-être a-t-il pénétré un autre monde, peut-être a-t-il passé l’embrasure d’autres dimensions, peut-être est-il victime d’une singularité comme il peut s’en révéler dans certains plis crasseux de la réalité, peut-être est-il un symbole ou simplement un malchanceux; qui sait ? Qu’importe ! Il n’est plus là.

La porte sans fin//Francis Thievicz ©

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