« Venez donc constater par vous-même !
– Écoutez, soit vous admettez avoir un peu trop inhalé d’opium, soit vous avouez trop verser dans la poésie, sinon vous serez déclaré fou.
« Mettez-vous à ma place : un excité au dernier stade de la nervosité pousse ma porte en envahissant mon bureau d’odieux parfums opiacés, la face patibulaire, les yeux sinistrement vitreux, et hurle qu’une fumerie d’opium a disparu.
– Ce n’est pas une fumerie d’opium mais un salon d’opiomanes, dans un club ; et ce salon a bel et bien disparu ! »
Je suivis mon lamentable ami, affligé de savoir que, si ce n’étaient pas là les conséquences de sa chasse au dragon, c’étaient probablement ses derniers instants d’homme libre avant la maison de santé. Nous arrivâmes dans le centre-ville, passâmes le seuil d’un club tout ce qu’il y a de raffiné et de peu respectable (puisqu’il se destinait à contenter les décadents affamés de poisons et de frénésies oniriques) où l’on ne nous autorisa qu’à siéger dans le bar. Une évidente agitation animait les lieux, un fébrile silence y pesait.
Mon camarade, lorsque les clients se firent moins nombreux, me tira par la manche en me faisant signe de ne pas protester. Nous gravîmes un escalier de service jusqu’au premier étage, empruntâmes un couloir menant à une antichambre donnant dans une parodie de bureau depuis lequel nous forçâmes une porte cachée dans un trompe-l’œil pour tomber sur… eh bien sur rien, absolument rien !
On se figure le néant comme une masse opaque et ténébreuse, on s’imagine le vide creux mais tangible, or ce n’était pas ce qui s’offrait à nous. L’espace, depuis le seuil jusqu’aux confins de ce rien, avait perdu toute dimension. Nulle couleur, nulle épaisseur; ni appel d’air ni vent; simplement une béante lacune dans la réalité.
« Nous fumions de ce divin poison tout en le commentant et lui trouvant une texture assez grumeleuse pour se laisser modeler en encens. La fumée produite nous émerveilla, mais nous laissa à songer que quelque insolite et mystérieux adjuvant avait été additionné à la concoction. J’avais rampé jusqu’au couloir pour faire appel à l’apothicaire du club, quand, derrière moi, le salon de dégustation avait disparu dans la fumée, avant que la fumée elle-même s‘annihile pour laisser ceci. »

Effacement//Francis Thievicz ©

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